Chapitre 2 : du 31 mars au 49-3

C’est la rentrée ! Avant de reprendre les hostilités contre la loi « Travaille ! », il peut être pertinent de jeter un œil en arrière et d’esquisser un premier bilan. Que s’est-il passé à Toulouse entre mars et juin 2016 ? Qu’est-ce qui a marché, qu’est-ce qui a foiré ? Petit retour en trois chapitres sur autant de mois de lutte dans la ville rose.

La maison du 32 mars et la manif du 31

Alors que le mouvement peine à trouver sa forme (le Mirail ne vote pas le blocage, les directions syndicales jouent les flics...) l’histoire semble s’accélérer le 28 mars. L’annonce est faite de l’ouverture d’un lieu : la Maison du 32 mars. A l’initiative de l’Assemblée de lutte, un vaste bâtiment abandonné par le ministère des finances est réquisitionné en plein centre-ville.

9 mars, 17 mars, 24 mars… Un mois de lutte contre la loi travail, un mois de rendez-vous manqués. (...) De nos rencontres lors de plusieurs AG de lutte est née l’idée d’un lieu qui nous soit propre, nous qui refusons de laisser syndicats et/ou partis aménager notre défaite. Un lieu pour construire un rapport de force nouveau, ouvert à tous les collectifs de lutte et personnes qui veulent s’organiser horizontalement et décider à la base. (...) Avant et après le 31, faisons vivre la lutte ! Tous et toutes à la Maison du 32 mars ! 36 rue Roquelaine, métro Jeanne d’Arc.

Ce squat sera expulsé le 30 mars, 72 heures seulement après son ouverture. 19 personnes sont interpellées. Selon 20 minutes ou encore Le Figaro, une quarantaine de "black blocs" y avaient "conçu des projectiles artisanalement confectionnés pour faire en sorte que la manifestation [du lendemain] dégénère". En réponse à cette expulsion, une manif sauvage traverse le quartier, un rassemblement se tient face au commissariat, et des barricades sont enflammées au bord du Canal. Les inculpés s’en tirent avec un rappel à la loi, après plus de 24h de garde-à-vue.

Pour la journée évènement du 31 mars, IAATA met en place son premier suivi en direct. Celui-ci rencontre un succès surprenant, témoignant du besoin qu’ont les militant·e·s d’avoir des infos pratiques et en temps réel sur les manifestations.

Pas moins de quatre articles relateront l’intense journée du 31 mars. Il faut dire qu’il y avait de quoi faire : entre 20.000 et 100.000 personnes dans les rues, le Mirail bloqué ainsi que les Beaux Arts, l’IEP, et pas moins de cinq lycées... Surtout, le gigantesque cortège se scindera en deux au niveau de la rue d’Alsace, libérant toute l’énergie jusque là contenue par les divers SO et autres fonctionnaires de police. A l’arrivée à Saint-Cyprien, des centaines de manifestant.e.s refusent de se disperser : de longues échauffourées éclatent.

Différents témoignages subjectifs nous plongent dans l’ambiance de ce qui reste la plus grosse manif qu’a connue Toulouse ces dernières années : "La révolte des anguilles", "Tout Toulouse déteste la police", ou encore "Toulouse s’est réveillée", dont est issu cet extrait :

Des nouvelles nous parviennent, et elles sont bonnes. L’avenue de Grande Bretagne est sens dessus dessous, des petits groupes foutent le bordel un peu partout, les flics paniquent au point de se rentrer dedans en bagnole. Avenue Etienne Billières, ils continuent de charger, on continue de revenir, aussi sûrement que les vagues sur un récif.
Un mois d’attente. Mais plus de doute.
Toulouse s’est réveillée.
Et elle nous promet des matins blêmes.

Logiquement, la répression est à la hauteur de la contestation. Un étudiant en fait les frais et livre le récit de son interpellation puis de sa garde à vue :

CRS et BAC nous chargent en courant, j’entends « ils arrivent », je cours. Ils m’attrapent à trois, me plaquent contre une voiture d’un civil. Deux collègues les rejoignent directement, passent sur le capot de la voiture. (...) Ils me poussent de force dans un magasin à côté, me cognent à terre. Alors que je suis déjà maîtrisé, l’un d’eux monte sur mes jambes et me piétine tandis qu’un autre me tient, son genou sur ma tête et me met des cailloux entre les fesses par-dessus le pantalon en me disant « alors, tu les aimes les cailloux ? »

Le soir se tient la première Nuit Debout au niveau national. Place du Capitole, elle fera naître un espoir vite déçu. Déjà, un article relève le clivage qui se dessine :

Beaucoup ne connaissent pas IAATA, ce qu’est une "legal team" ou les différents lieux de rendez-vous militants à Toulouse. Et les milieux politiques que tout cela représentent ne semblent d’ailleurs pas (plus ?) tellement présents au Capitole. Pour des organisateureuses de la Nuit, c’est peut-être le signe d’un certain clivage, corroboré par l’absence totale d’uniformes. Ça serait dommage que cette sensation de clivage perdure.

Finalement, le mois d’avril est venu...

Le 5 avril, nouvelle manifestation, mais cette fois dans une ambiance morne et pluvieuse. Le Mirail tente de débrayer les UFR un à un, puis fait un arrêt aux Beaux Arts avant de se rendre à la manif. Nouveau suivi IAATA, et nouvelle manif sauvage... Mais rien de comparable au 31 mars.

On s’engouffre dans la gare Matabiau. Les panneaux publicitaires éclatent les uns après les autres. La BAC nous suit. On descend sur les voies, certainEs en profitent pour faire le plein de cailloux. Derrière, ça a commencé à interpeller. Devant notre complète désorganisation, on décide de se disperser. On s’en va remplir une rame de métro, bloquant les portes afin que les retardataires puissent rentrer. On s’évapore dans le réseau souterrain.

Le 7 avril, un témoignage qui fera grand bruit relate le triste retour des voltigeurs à Toulouse, trente ans après la mort de Malik Oussekine :

Brassards sur le bras, le motard de devant conduit, celui de derrière a la gazeuse dans une main, le doigt sur la détente, et la matraque dans l’autre. Ils nous pourchassent pendant une demi-heure en donnant des coups d’accélérateurs et en frappant les gens sur la tête, le dos, avec leur matraque.

Un mois plus tard, un récit de confrontation avec les voltigeurs nous parvient. Et il n’est pas plus rassurant.

Au Mirail, la situation s’enlise, avec un communiqué de la présidence publié sur l’ENT et relayé par IAATA qui somme les occupant.e.s de quitter le campus.

Le 9 avril, entre 12.000 et 20.000 personnes battent le pavé. C’est le jour où un fameux sit-in a fait "reculer les flics" (ou pas) devant le Monument aux Morts.

Un appel est lancé par l’Assemblée de lutte pour le 12 avril :

Dans le cadre du mouvement contre la loi travail, on invite les gens à venir de bon matin aux arènes romaines (purpan) pour une action de blocage économique liée à la poule aux œufs d’or de Toulouse, Airbus !"

12 avril : la mobilisation semble s’intensifier et se diversifier

Le jour venu, à nouveau, Toulouse observe un sursaut dans la mobilisation. C’est une de ces journées où on ne peut ignorer qu’il y a un mouvement social dans la ville. De nombreuses actions sont menées : blocages de lycée, occupation du Conseil Général, péage gratuit... Le matin, les lycéen.n.es partent en sauvage dans l’hypercentre :

La manif de l’après-midi réunit entre 12.000 et 20.000 personnes.

L’initiative autonome du blocage d’Airbus échoue en partie :

Quelques mètres parcourus à peine, et c’est la cavalerie : un bus et une dizaine de fourgons de CRS. Encerclement, nasse, ça se pousse un peu. S’ensuit un long contrôle d’identité sur place, unE par unE, pour la soixantaine de personnes présentes à ce moment. C’est donc surtout grâce au concours de ces écervelés en armure qu’on va bloquer la route, leurs nombreux véhicules créant un bel embouteillage.


Les directions syndicales aménagent la défaite

Le divorce entre syndicats et manifestant·e·s est consommé. Deux articles sont publiés dans la même journée, l’un dénonçant, photos à l’appui, la collusion police / services d’ordre, l’autre revendiquant des actes de vandalisme sur la Bourse du Travail.

On a tellement de colère à cracher à la gueule de la CGT et de tous les syndicats que dans la nuit du 11 au 12 avril on a pris un malin plaisir à repeindre à coups d’ampoules de peinture la façade de la Bourse du Travail à Toulouse.
On a également tagué que “Tous les flics ne sont pas bleus”.
Puis pour la forme on a aussi foutu le feu a une poubelle collée contre leur porte.

Le 17 avril, dans un retour sur le rassemblement du 12 avril au Conseil Général, une.e manifestant.e s’interroge :

Quand la "détermination" syndicale deviendra-t-elle autre chose qu’une posture ? Une AG s’organise, il nous est expliqué que le Conseil du CD a voté la mesure de suppression des hébergements des jeunes majeur-e-s et femmes avec enfants en bas âge. Mais qu’une délégation sera reçue dans la foulée. Les syndicats tentent de réaffirmer leur détermination à ne pas se laisser faire. Où était-elle lorsque nous étions 300 dans les jardins ? Où était-elle quand une poignée de vigiles nous séparait de l’intérieur du bâtiment ?

14 avril : Le sentiment d’impuissance se réinstalle

Aux belles surprises (31 mars, 12 avril) continuent de succéder les journées décevantes, voire carrément déprimantes. Le 14 avril est ce celles-là. C’est le CAMé, Collectif Auto-Média étudiant, monté à la hâte lors du mouvement, qui nous fait le récit de cette manifestation exclusivement étudiante et lycéenne :

L’effectif présent des policiers, CRS et de la BAC était disproportionné comparé à un cortège n’excédant pas les 500 personnes selon les dires de la préfecture (nous estimons plutôt 800 manifestant.e.s). Arrivés sur la place Arnaud Bernard vers 14h, les manifestant.e.s ont immédiatement été filmés par les CRS quand bien même la manifestation n’était absolument pas sortie du cadre légal autorisé par la préfecture. Les étudiant.e.s, entouré.e.s par les forces de police, ont ensuite continué à manifester sur la place pendant une quarantaine de minutes, toujours pacifiquement.

Un cortège autonome tente de dévier la manif. En vain.

Les vacances de Pâques n’améliorent pas ce sentiment d’impuissance. Malgré tout, une descente aux flambeaux est organisée un jeudi soir, le 21 avril, au beau milieu de la nuit. Entre 50 et 100 personnes participent joyeusement à cette déambulation sauvage.

Le 23 avril, les locaux de La Dépêche, organe de propagande local, sont envahis par des étudiant·e·s pas content·e·s.

Un mouvement multiforme
Sur le mouvement contre la Loi Travail continuent de se greffer plusieurs grèves et contestations locales : celle des travailleur·euses du CHU dénonçant la dégradation continue de leurs conditions de travail, celle des travailleur·euses sociales/sociaux contre la politique du Conseil Départemental consistant à mettre à la rue des mères ayant des enfants en bas âge ainsi que des mineu·e·rs isolé·e·s, celle des intermittent·e·s et précaires qui exigent la séparation du Medef et de l’Etat (toujours pas obtenue à ce jour), ou encore celle du personnel universitaire affirmant que le monde qui nous est concocté par la réforme El-Khomri existe déjà à l’université.

28 avril : chair à syndicat le matin, chair à CRS le soir ?
Le 28 avril débute à 3h au Nord de Toulouse : la CGT a appelé à un blocage économique à Eurocentre, le poumon économique du Toulouse marchand. Plusieurs dizaines d’étudiant.e.s et de non-syndiqué.e.s viennent prêter main-forte aux syndicalistes.

A 13h, une manifestation de 4.000 personnes explose en plein vol du côté de Saint-Georges. Pour la première et dernière fois, des manifestant.es sans étiquette prennent la tête de cortège. Les syndicats mettent immédiatement fin au défilé et lâchent tout le monde au milieu du guet. A propos de cet échec cuisant et plus largement du mouvement toulousain, un.e contributeur.ice écrit, pessimiste :

Cette journée était un test pour la poursuite de la mobilisation. Que les étudiant.e.s et les lycéen.ne.s ne soient pas là ne changeait rien. A Toulouse, iles ne représentent pas grand-chose. Aucun mouvement lycéen n’a éclos, les petit.e.s chefaillon.ne.s sont les filles et fils des grand.e.s chefaillon.ne.s, tou.te.s dans des lycées généraux, tou.te.s formé.e.s à la même enseigne. Aucune « marge » ne s’est autonomisée pour proposer un discours lucide sur ce à quoi sont promis les lycéen.ne.s, notamment professionnels et techniques, d’aujourd’hui et les actes que le refus de ce destin de bagnard.e.s implique. Du côté étudiant, il est probable que la plupart des étudiant.e.s salarié.e.s ne se reconnaissent que très peu dans l’identité étudiante. La fac fournit de moins en moins les possibilités d’un contre-monde où l’on se réfugie quelques années. La prolétarisation des classes de l’encadrement social suppose un job étudiant, les bourses ne suffisent pas, l’utopie de l’enseignement supérieur pour tou.te.s s’effondre face au temps passé à récurer les chiottes du McDo 25h par semaine en CDI. Comme une lame de fond, la Loi sur l’Autonomie des Universités vient confirmer la tendance, désacraliser la Fac comme possible espace d’organisation, en embauchant des vigiles intérimaires pour protéger avec leurs rottweilers et leur BMW coupée-cabriolet les bâtiments que Vinci loue à l’Université du Mirail.

La nuit tombée, tel un baroud d’honneur, une cinquantaine de personnes exprimeront leur rage sur les agences bancaires et autres avatars du vieux monde capitaliste...

Nuit Debout réunit de plus en plus de monde au cours de ses actions "Y’a pas d’arrangements"

Le 3 mai, une occupation du McDo Capitole, pourtant organisée par la commission action de Nuit Debout, tourne au vinaigre après une énième manif dans le vent.

Aux alentours de 20h45, les keufs lancent leur intervention. Avec la finesse qu’on leur connaît, ils commencent par gazer méthodiquement la foule, puis explosent les portes vitrées du McDo pour y pénétrer. Bizarrement, le slogan « CRS, tendresse » ne calmera pas l’excitation de la meute : elle a déjà senti l’odeur du sang. Dans la jouissance propre à tout déchaînement de violence collective, ils feront ce pour quoi ils sont payés : brutaliser, terroriser, ouvrir des crânes. Bref, du maintien de l’ordre.

Un syndicaliste est interpellé et c’est ainsi qu’a lieu la première manif sauvage de Nuit Debout (!) Alors que la nuit tombe, plusieurs centaines de personnes se dirigent droit vers le commissariat central en chantant "A bas l’Etat, les flics et les patrons". Malheureusement, arrivé là-bas, il n’y a plus personne... Un deuxième article relate les mêmes évènements et conclut :

Il est 22h30, et le pacifisme n’a toujours pas fait ses preuves aujourd’hui.

Pendant ce temps-là, les étudiant·e·s des Beaux Arts installent une tour en bambou au beau milieu de la place du Capitole. Coup de com’ réussi, la presse reprend les belles images de son évacuation par la police le lendemain.

A propos de la police, le 8 mai un.e contributeur.e nous invite à les oublier, à "l’éviter, la dépasser, s’en défaire plus que la défaire." Bref, "Déborder la police pour viser son ordre."

Frustré·e·s par l’atonie du mouvement toulousain, de plus en plus de militant·e·s prennent le train direction Paris... Une d’entre elles nous livre le récit de son séjour et de la manif du 1er mai.

Le 10 mai, coup de théâtre. Alors que le gouvernement utilise le 49-3 pour passer en force à l’assemblée, Toulouse se mobilise plus qu’ailleurs. 500 personnes à Lyon, entre 500 et 1000 à Paris, quelques centaines à Marseille... Et entre 1.500 et 2.000 sur la place du Capitole ! Coup sur coup, deux grosses manifs sauvages partiront de la place, réunissant des milliers de personnes et donnant lieu à des affrontements avec les CRS et à quelques dégâts dans le centre historique. Un.e contributeur.ice raconte :

Au Capitole, la réaction populaire a été à la hauteur de l’affront gouvernemental : plusieurs heures de manifs sauvages ont transformé les rues du centre-ville en rivières de rage.

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