Les laisser désamorcer l’université ?

Le projet de fusion des universités de Toulouse entend réunir et dissoudre les universités du Mirail, de Paul Sab, mais aussi l’INP et l’INSA au sein d’un mastodonte : "l’Université de Toulouse". Loin d’être le fruit d’une lubie proprement toulousaine, elle est en fait le résultat d’un dispositif bien rodé. Le texte qui suit tâchera d’interroger les enjeux stratégiques de ce dispositif, et plus particulièrement la volonté de désamorcer en amont le potentiel de ses révoltes.

Aucune perspective d’émancipation ne peut se passer d’une critique de l’université, en ce qu’elle est le lieu de canalisation-spécialisation de « savoirs », érigés et adoubés par elle comme étant « le savoir ». Toute autre forme de savoir est de fait condamnée : hors de la frontière de ses imposantes bâtisses, c’est un énième processus d’exclusion-dépréciation qui se joue. Au cœur de son rôle, le règne de la reproduction de l’ordre social.

Il n’en reste pas moins qu’elle demeure l’un des rares répits face à la course à l’emploi, l’un des rares interstices encore ouvert à tou.te.s et œuvrant à rebours des injonctions de la professionnalisation qui hante tout.e réchappé.e du secondaire. Îlot fourmillant d’outils, de cursus, de disciplines, l’université agit comme espace-tampon, à cheval entre un dispositif de formation-reproduction de l’ordre social et la part de leste, de relative autonomie dont disposent les étudiant-e-s. En cela, elle peut être un point de repli provisoire dans lequel s’exercer. Au cœur de l’université, il est toujours possible d’en déshabiller les méthodes, voir l’envers du mythe et aiguiser les armes de sa critique.

Si aujourd’hui l’université est la cible des gouvernements qui se succèdent, c’est bien parce qu’elle est un pivot stratégique de la révolte. Il suffit de jeter un oeil derrière nous pour saisir que l’université est un foyer de contestation, un vivier dans lequel, dès lors qu’une lutte se fait mouvement, se diffusent des pratiques jusque-là confinée dans les milieux militants.

Il ne s’agira donc pas ici de défendre l’université comme l’incarnation d’un idéal républicain fallacieux mais bien de saisir l’enjeu stratégique des modifications qu’impose ce projet de fusion.

Tabula rasa

La destruction du Mirail dépasse celle de son amphi 8 et de ses patios, et l’arrachement de l’idée de circulation ouverte et libre qui en soutenait les murs et les chemins. Elle déborde à travers l’insolence de l’État et de Vinci qui, non content d’en avoir rayé le nom combatif, en ont fait un corridor d’hôpital. Le protocole est clair : soigner ses malades, éradiquer toute contamination gauchiste.

Discipliner les étudiant.e.s

La pacification du corps étudiant passe d’abord par la capacité à le « discipliner ». Pour cela, rien de tel qu’un.e étudiant.e-payeur.se, figure phare du modèle universitaire anglo-saxon. Contracter un crédit pour acquérir des compétences, et, une fois le diplôme en poche, se vendre en toute hâte sur le marché du travail (les échéances du crédit n’attendent pas) voici la recette miracle de ce « lissage des esprits ». Épée de Damoclès, les plus de 1000 milliards de dollars de dette étudiante américaine s’alourdissent inexorablement.

Vers le modèle anglo-saxon

Le projet de fusion qui se dessine compte réunir la fac du Mirail, de Paul Sab, l’INP, l’INSA au sein d’un même noyau dur composant le grand établissement intitulé « L’Université de Toulouse » (UT) et mènerait, dès 2019, à la dissolution du statut juridique des deux universités. L’université du Mirail deviendrait alors le « Collège Jean Jaurès » dont la terminologie directement emprunté au modèle anglo-saxon laisse présager les ambitions. Ce tour de passe-passe permet, d’un coup de signature, de rendre le code de l’éducation caduque grâce à la disparition du statut juridique même d’université au profit de celui du « grand établissement », élaboré spécialement pour les grandes écoles et autres promoteurs de la sélection et de l’excellence. L’avènement de la figure de l’étudiant.e-payeu.r.se au sein de l’université est désormais possible [1].

Aseptiser les cursus, ou l’impératif de la rentabilité

Une lecture, même rapide du projet de fusion, intitulé « reconquête de l’IDEX » (en hommage à la subvention-carotte qui s’assure, à coup de millions, l’aveuglement et la docilité de ses acteurs) permet de saisir que les sciences humaines et les arts vont se retrouver muselés dans un pôle consacré à l’hégémonie technologico-scientifique qui recoupe toutes les ambitions du monde « socio-économique » toulousain (comprendre le juteux marché de l’aéronautique et de l’aérospatial) et donc a fortiori de l’UT(2). L’UT et son nouvel échelon de gouvernance supra-décisionnaire centralisera la totalité du budget accordé par l’État. La répartition à chaque établissement-composante se fera alors d’après les évaluations d’un « comité d’orientation stratégique », composé exclusivement de personnalité extérieures et de patrons. Quid de l’auto-détermination ? Grâce à un dispositif similaire, EDF, siégeant au supra-CA d’Aix-Marseille-Université (fusionnées), s’est fait taillé deux masters sur mesure « génie des procédés appliqués au nucléaire » et « modélisation et expérimentation des matériaux pour le nucléaire » tandis que les sciences humaines et les arts se sont retrouvés dans un seul UFR fourre-tout. A quand les masters aseptisés « philosophie de l’aérospatial » ou « création de l’ingénierie » [2] à Toulouse ?

La toute-puissante Université de Toulouse

Ce qu’il faut voir ici, c’est l’entreprise de dépossession qui opère : discipliner les acteurs, aseptiser les cursus et déplacer les instances du pouvoir [3]. Laisser l’État ériger un référent tout puissant [4] entre lui et ce qu’il restera du Mirail ou de Paul Sab, c’est négliger l’impact du dispositif qui est en train de prendre forme. L’Université de Toulouse, « maison-mère » hors de portée, disséminée dans chacun.e de ses membres, ne prenant forme qu’au « moment décisionnaire » dans des conseils placés sous protection en cas de risque (exemple du vote de la COMUE du vendredi 27 janvier) n’aura qu’à invoquer les impératifs d’une gestion rigoureuse, ou encore celle d’une stratégie d’ensemble [5] pour sucrer tout financement aux disciplines jugées « inutiles », « inopérantes pour le marché de l’emploi ». Sans autre forme de procès, sans même que l’État aie à intervenir, à se responsabiliser de l’état de crise des universités dont il est pourtant l’instigateur (LRU, fioraso, Programme d’Investissement Avenir), les luttes à venir du Mirail contribueront au mieux à raviver le souvenir gauchiste qui fit sa réputation, au pire à scinder d’office tout mouvement étudiant en responsables et irresponsables, bonnes et mauvaises manières de lutter, grâce au levier de la coupe budgétaire qui saura trouver ses coupables.

"Oui, mais...

A contrario, la configuration actuelle permet, à renfort de mobilisation, de grève ou d’occupation, de submerger les instances décisionnaires, d’ébranler la structure de stabilisation même de l’université et de convoquer l’État afin qu’il rende des comptes de ce droit à l’éducation qu’il prétend garantir à revers de la subversion néolibérale qu’il instaure. Aujourd’hui, l’interpellation des opposant.e.s à la fusion s’appuie sur les antinomies de son spectacle démocratique. Faire de cette offensive un leitmotiv pour renverser le rapport de force et ouvrir la porte aux pratiques de lutte, aux réflexions qu’elles impliquent, c’est bien ici que se situe l’enjeu de cette fissure. Arracher à l’État son masque, faire tomber la fable, révéler l’imposture, reprendre du terrain n’auraient qu’une fonction polémique s’il ne s’agissait pas, en fait, de faire place au recul critique qu’implique toute émancipation, au foisonnement des pratiques qui l’accompagnent, et du sens qui les porte. Perpétrer la contamination. C’est parce qu’elle est zone de possible, de rencontre et de diffusion dont le passé a salué l’efficacité, que vaut cette lutte pour l’université. Au cœur des occasions, sommeille l’horizon qu’il convient d’arracher aux desseins, aux discours.

...ça branle dans le manche "

Pour l’instant, la combativité est présente : au cours de la semaine passée, les actions se sont multipliées. Mardi 24 janvier, à 8h30, blocage du Conseil d’Administration efficace : à deux cent, il aura fallu moins d’une dizaine de minute pour s’emparer des bureaux. Jeudi, l’AG aura rameuté cinq cent personnes. Vendredi matin à 8h30, une quarantaine de personnes se sont retrouvées devant le rectorat, à l’occasion du vote de la feuille de route par l’Université Fédérale de Toulouse malgré la protection de la flicaille. Vendredi toujours, à 14h30, l’inauguration d’un bout de route ridicule devait servir de prétexte à Moudenc (maire de Toulouse métropole), Mailhos (préfet de haute garonne, ex chef des RG) pour se féliciter du résultat du vote de l’UFT, de ce hardi cheminement qui devait mener du Mirail (métro) à Jean-Jaurès (université). L’accueil déterminé d’une vingtaine de personnes les aura dissuadés de venir crier victoire trop vite. « Il vaut mieux souffler sur les braises tant que c’est encore chaud », nous chuchote un vieux dicton.

Sources :

Feuille de Route de l’IDEX

Notes

[1FDR, p1, préambule de la feuille de route.

[2FDR, p7, le cinquième tiret.

[3FDR, p10, gouvernance, p12 Schéma de gouvernance.

[4FDR, p3, sur les compétences de l’UT.

[5FDR, p2, dernier paragraphe

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