Récit de 2 gardes à vue post-manif du 12 mai : ordinaire de la répression et conseils

Ce jeudi 12, fin de manifestation d’une offensivité très limitée côté manifestantEs, vers la place Dupuy et le Monuments aux morts (pour rien), l’ordinaire de la répression s’abat : gazage à volonté, coups, matraquages dans le métro, mais aussi interpellations qui mèneront à des gardes à vue. Récit de l’ordinaire de deux de ces gardes à vue et conseils pratiques.

Matthieu : crise en cellule et manquement au soin

L’arrestation : un parmi d’autres qui rentrait chez lui
Matthieu est sur le boulevard, non loin du Spar. Il est resté par curiosité. Des camions de gendarmes mobiles arrivent, ils sortent, se mettent en place. Comme d’autres, il juge que c’est le moment opportun pour retrouver son chez-soi, court dans leur direction pour partir avant qu’ils ne soient en place. Isolé, il est une cible facile pour un CRS qui le course, le plaque contre un mur et le met au sol, genou ou pied sur la tête. Menotté.

Avec d’autres arrêtés, il se retrouve parqué dans un abribus. Bon réflexe, il leur fait tourner le nom de l’avocate dont le nom court ce jour-là pour défendre les manifestantEs. Le flic lui indique qu’il est arrêté... pour participation sans arme à un attroupement après sommation de se disperser. Ne réalisant pas comment vont s’enchaîner les événements, il décline dans un premier temps la possibilité de voir un médecin et ne mentionne pas le traitement auquel il a besoin chaque soir. Avec 6 interpellés ils sont transferés en camionette, tous menottés.

Au commissariat : Etat civil, fouille, entretien avec l’avocate, audition...
Au commissariat, il se retrouve avec d’autres à attendre sur les bancs. Prise d’identité. Puis, descente d’un étage : fouille, palpations, on retire les lacets, les cordons pour ne pas se blesser et les affaires personnelles. Le premier flic qu’il voit annonce la couleur : machisme et culture de l’apéro. Fièrement, il exhibe sa bouteille de pastis qui traîne dans le bureau, autour d’une digression sexiste commentant le physique d’une collègue et sa volonté d’obtenir avec elle une relation tarifée…

Pendant l’entretien avec son avocate, celle-ci lui signifie bien son droit à garder le silence. InnocentE ou non, déclarer quoi que ce soit même d’anodin et sans rapport avec les faits, c’est risquer de s’incriminer ou d’incriminer d’autres personnes. La GAV c’est le moment où la police met la pression pour faire parler : elle n’a souvent comme preuve que les propres aveux des gardéEs à vue. Garder le silence c’est écarter les ennuis, et il sera toujours possible de se défendre au moment d’un éventuel procès. L’avocate le prévient quand même que, vu le contexte social, il est toujours possible qu’ils fassent d’eux des exemples et les punissent : la justice est bien là pour casser les luttes.

Pendant l’audition, il n’exerce pas son droit au silence : dans cette situation stressante l’envie de parler est plus forte. L’envie de se justifier, de se confronter à l’injustice ressentie. Il se sent assailli de questions sur sa situation sociale, vécues comme disproportionnées par rapport à ce qu’on lui reproche. Le peu de questions sur les faits reprochés le renvoie à un mur : il paraît impossible à ce flic qu’il n’ait pu entendre les sommations effectuées par la police avant les charges.

Surtout, il signifie bien au policier son besoin de voir un médecin, note le nom et la dose du traitement grâce auquel il est stabilisé depuis trois ans et insiste bien sur les risques s’il ne l’obtient pas.

Une nuit de souffrance, l’indifférence des policiers
Il retourne en cellule et va y passer la nuit, incapable de dormir, lumière allumée. Le médecin ne vient pas ce soir-là. Matthieu ressent le manque du traitement, tambourine une ou deux fois pendant la nuit mais parvient à rester calme jusqu’au petit dèj. Même s’il a ça en tête : le manque possible, la crise qui peut venir, les idées noires. A la fouille, on lui a laissé le cordon de son jogging.

Le matin, la carence liée à l’absence de son traitement devient plus difficile à gérer et prend la forme d’une "décompensation". Après plusieurs demandes, où les flics lui disent que le médecin va arriver, toujours rien. Il commence à se déchainer, à taper sur les portes de sa cellule, à gueuler. Il se défoule sur ce qu’il peut. Il se déshabille, se met entièrement à poil et déchire ses vêtements, se déguise avec les lambeaux. Il déchire sa couverture et l’utilise pour bloquer le robinet de sa cellule et l’inonder. Rapidement, les keufs coupent l’eau. Il crie pour voir un médecin, ne croit plus les réponses des keufs.

Les keufs le laissent à poil 5-6 heures, sans couverture, dans le froid. Il se fout en boule. Quand il demande aux flics qui passent dans le couloir s’il peut avoir une couverture sèche, on lui répond qu’il n’y en a qu’une par cellule. Il se gratte nerveusement la jambe jusqu’au sang. Il crie « j’ai mal j’ai mal je souffre ». Les flics l’ignorent.

Après quelques heures, le médecin qu’il finit enfin par voir ne lui accorde que deux misérables minutes. Il lui fait passer plus tard par le biais des keufs un traitement bien trop faible pour soulager la crise. L’eau étant coupée, il lui faut encore supplier les keufs pour pouvoir obtenir un verre d’eau pour avaler le cacheton.

Il reste entièrement nu jusqu’à peu avant de voir le procureur. Enfin, on lui promet des vêtements chauds, c’est un soulagement, un réconfort… C’est encore trop espérer : les vêtements que les flics lui fournissent en disent long sur le respect qu’ils portent aux gens.

Palais de l’injustice, procureur méprisant
L’histoire ne finit pas là. Déplacé au palais de justice, il lui faut encore se coltiner le ton méprisant, les questions du procureur et sa leçon de morale. Le proc’ (mais c’est son rôle) ne laisse jamais penser que Matthieu puisse ne pas être coupable. Les jeux sont faits. Quand il essaye simplement de discuter des faits, Matthieu se voit menacé d’outrage à magistrat. Regarde-t-il l’ordinateur ? : « pourquoi vous regardez l’ordinateur, regardez-moi dans les yeux ».

Il s’en sort avec un rappel à la loi : « estimez-vous content de ressortir libre ». Le proc’ lui met la pression pour l’empêcher de manifester : « c’est un simple rappel à la loi mais la prochaine fois si vous participez à une manif non-autorisée, vous aurez ça sur le dos ». Pour conclure l’entretien, notre père-la-morale-républicaine assène : « au lieu de faire des manifestations, monsieur, allez vous soigner ».

Matthieu s’en va, lâche un « bonne journée ».
« Soignez-vous ! », répond le proc’.

Nico : Interpellation violente et sentiment de l’arbitraire policier

Il est environ 4h-4h30, près de la place Dupuy. Les flics viennent de repousser le cortège à grands renforts de grenades de désencerclement, de salves de lacrymos et de charges. L’atmosphère est saturée en gaz, les manifestantEs sont compresséEs de toute part. Une nouvelle charge. Nico contourne une voiture, descend du trottoir et se dirige tant bien que mal vers le bout de la rue. Dans sa malchance, son chemin heurte celui d’un CRS en déplacement.

Celui-ci se retourne et le matraque à la tête, Nico tombe. Il ne pense pas encore qu’il va se faire arrêter. « Enculé, tu voulais m’attaquer ? », lui balance le CRS, avant de continuer à le matraquer au sol. Son sac à dos a voltigé et se trouve sur son sternum. Sale posture. Un de ces flics lui compresse la tête au sol avec sa chaussure. Un autre appuie avec son genou sur son cou. Il pleure et bave à cause des lacrymos. Sentiment qu’il va crever. Gueule au secours, crie qu’il respire plus, de le laisser respirer. Dans sa main, il tient ses lunettes sans lesquelles il perd ses repères. Un flic se saisit de cette main et la frappe au sol pour qu’il lâche. Il crie « c’est mes lunettes ! ». Puis, les mains maintenues dans le dos par un serre-flex. Pourtant, il ne se débat pas. Les bakeux arrivent en soutien autour. Du sol, il voit un flic le regarder d’un air méprisant, lui lâcher « fils de pute » et lui cracher dans les cheveux. Dans la cage dans laquelle il est enfermé pendant son transfert en camion, il parvient à prévenir par téléphone sa sœur qu’il est arrêté : ça peut toujours être utile de prévenir les proches.

Au comico : attente et sentiment d’injustice. Ne rien déclarer, c’est se préserver
Au commissariat, on lui enlève le serre-flex… pour mieux le menotter au banc sur lequel il s’assoit. D’autres camarades d’arrestation arrivent. S’ensuivent les habituelles procédures : prise d’état civil et renseignements sur le profil social de la personne (profession, revenus, loyer, etc.). La police et la justice se basent souvent sur le profil social de la personne : moins on est blanc, riche, salarié, et plus dures sont les institutions. Prise de photos, empreintes, ADN (qu’il est possible de refuser mais ce refus expose à des poursuites). L’impression de se faire prendre un patrimoine qui n’appartient qu’à soi.

En cellule, il sait que ça va être long : il s’allonge sur dos et essaye de se détendre. Situation déstabilisante : dans un sous-sol, impression d’être dans un lieu qui existe en-dehors du monde, les pensées qui tournent, sans repère temporel, privé de ses lunettes, la lumière crasseuse du néon toute la nuit, l’odeur de la cellule.

Tard le soir, on le réveille pour l’audition. Nico a globalement l’impression que tout est joué. Que la version qu’on veut lui vendre est toute tracée : on est « face aux faits », « est-ce que vous reconnaissez les faits ? ». C’est aussi un sentiment d’injustice qui domine : au commissariat, les faits qui lui sont reprochés ont évolué et deviennent plus graves, sans qu’on sache ni d’où ni pourquoi. Pour lui, ils n’ont rien à voir avec la réalité.

En guise de résistance, il refuse le repas du soir et refuse de signer la plupart des papiers qu’on lui présente. En effet, en GAV il est conseillé de relire les papiers, possible de demander des modifications de ce qu’on a déclaré, et possible de ne pas les signer, par désaccord ou par refus de collaborer avec la machine policière. Il utilise également son droit au silence pendant l’audition. « Pourquoi ? » lui demande le flic. Parce qu’il est toujours possible de manipuler quelqu’un en situation de faiblesse, parce que parler en GAV, qu’on soit innocent ou coupable, c’est prendre le risque de s’incriminer.

Son histoire n’est pas finie et il passera bientôt devant les juges… Tout ça pour avoir, dans les gaz, rencontré le corps d’un CRS.

Se préparer individuellement et s’organiser collectivement face à la répression

« CGT, NPA, aujourd’hui vous êtes là ; quand c’est pour nous, on vous voit pas ! ». Ou la solidarité à deux vitesses.

InnocentEs ou non, soi-disant casseurs/casseuses ou pacifistes affirméEs, nous nous retrouvons dans les mêmes rues, respirons les mêmes gaz, mangeons les mêmes coups de matraque, nous retrouvons et subissons les mêmes pratiques humiliantes d’une police et d’une justice résolument violentes et déterminées à casser nos luttes. D’ailleurs ces catégories sont celles du pouvoir. La question de l’innocence n’est pas la nôtre.

Ainsi, on peut se réjouir de la déviation de la manif 12 mai à l’initative des syndicats pour aller soutenir quatre gardés à vue : un rassemblement massif met la pression, certains négocient la libération et les quatre finissent par sortir. Par contre, il est déplorable que les interventions au micro aient fait la distinction entre « militantEs respectables » et « casseurs/casseuses », qu’elles aient tant insisté sur le fait qu’eux n’avait pas commis de dégradation. Au même moment, dans la plus grande indifférence, un autre manifestant peut-être moins respectable au regard syndicaliste passait en comparution immédiate au palais de justice. Un slogan le disait bien : « CGT, NPA, aujourd’hui vous êtes là ; quand c’est pour nous, on vous voit pas ! ».

Collectifs existants

LegalTeam31 — lteam31 [@] riseup.net
Pour ne pas rester isoléEs face à la répression pendant et après les manif’, des gens s’organisent dans des « LegalTeam ». À quoi sert la legalteam : témoigner d’une arrestation (lieu + heure de l’interpellation, description vestimentaire), se manifester en tant que proche pour assurer un suivi aider à monter des dossiers de "garanties de représentation", faire un suivi de la répression. Plus d’infos

- Caisse d’Autodéfense Juridique 31 (CAJ) — caj31 [@] riseup.net
La Caisse d’Autodéfense Juridique permet de ne pas rester isoléE face à la justice. Rencontrer d’autres personnes qui passent en procès, se remonter le moral, s’entraider, avoir le contact d’avocatEs cools, comprendre le fonctionnement et le vocabulaire de la machine judiciaire, élaborer ensemble une stratégie de défense.

Outils/ressources pour se préparer

Sans être paralyséE par la peur des flics ou de la répression, certains outils existent qui permettent de connaître :
- ses droits
- les pratiques de la police
- des techniques pour se préparer mentalement et mieux vivre les GAV
- les différements moments des procédures policières et judiciaires
- savoir en jouer pour s’incriminer le moins possible
- pouvoir aider des proches en GAV, ou qui passent en procès

Et surtout, ne nous laissons pas affaiblir. A bientôt dans les rues.

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