Affaire de Labège, l’Etat réprime sans compter

Au bout d’un acharnement policier et judiciaire représentatif de l’appareil répressif, le procès a enfin eu lieu pour accoucher d’une sourie. Une procureure qui s’emmêle dans les faits et un juge qui s’excuserait presque de la tenue du procès, même le journal local, pourtant peu enclin au doute, trouve les preuves un peu mince.
Le théâtre judiciaire a donné, encore une fois ce mardi 29 septembre, une preuve de son rôle dans le maintien de l’ordre, tentative de décryptage.

Retour en arrière

Les faits sont connus : une action contre les locaux de la protection judiciaire de la Jeunesse en solidarité avec une révolte qui avait eu lieu dans un établissement pénitentiaire pour mineur à Lavaur. Quelques tags, du « liquide nauséabond », du bordel, des tracts et disparition illico presto, classique. C’était en juillet 2011.
Les pandores sont rapidement au travail, cravachés par un procureur qui s’était, le jour même, déplacé sur les lieux et avait promis de laver cet outrage. Au bout de 4 mois d’enquête une opération monstre mobilisant 350 flics, dont l’antiterrorisme, réalise des perquisitions dans 7 lieux de Toulouse. 11 arrestations, 48h de garde à vue pour 6 personnes et au bout du compte, 5 mise en examen, un témoin assisté et surtout 4 détentions provisoires.
Là on rigole plus, la démesure entre les faits et l’opération policière laisse sans voix. Il a fallu s’organiser, gérer les peurs, organiser la solidarité et préparer, tant bien que mal, la riposte. La détention durera 3 mois, où les méthodes vexatoires de la pénitentiaire ne seront pas sans effets, notamment sur la santé d’une camarade. Une manifestation de solidarité, le 17 décembre 2011, connaîtra une répression alors sans précédent dans la ville [1], mais qui se reproduira à l’occasion des manifestations de novembre 2014 suite à la mort de Rémi Fraisse.

Éléments de contexte

Voilà enfin le jour du procès, on va donc pouvoir mesurer les résultats du travail des gendarmes et de la justice... Ben on n’est pas déçues.
La procureure va, à plusieurs reprise, alléguer des choses fausses :
- Que l’un des prévenu (absent) est sous contrôle judiciaire ; il n’y en a plus depuis la fin de l’instruction voilà plus d’un an ;
- Il y a eu trois personnes incarcérées dans cette affaires ; ce sont bien quatre personne qui ont subi les affres de l’enfermement ;
- Le portable d’une des prévenue a activé une borne sur le lieux des faits ; là on n’est plus dans l’erreur, on est dans la fabrication de preuve...
Et à cette incompétence elle ajoute un raisonnement alambiqué difficile à suivre : 1. l’action relève de "la désobéissance civique", 2. mais les prévenus n’ont pas revendiqué dérogeant à la règle de ce mode d’action alors là ils ont tout faux donc c’est par "désoeuvrement" que l’action a eu lieu, 3. mais ilelles étaient quand même super organisées...
On ne comprend plus en fait, l’action ne serait politique que si elle était assumée ? Pourtant celle-ci a bien fait l’objet de revendication et si la police et la presse avait du mal à en situer l’origine[Un temps la piste de jeune "victime" des EPM ayant agi par vengeance a été évoquée], que la raison était l’implication de la PJJ dans l’enfermement des mineurs ne faisait pas l’ombre d’un doute.
Le juge fait de longues déclarations pédagogiques sur la preuve en matière pénale et "les éléments de contexte". En effet il est clair que dans les inculpations ces derniers ont eu une place déterminante. Un élément de contexte, c’est un livre, une brochure, des fréquentations... en creux le juge semble douter du bien fondé de l’accusation. Il soulignera qu’il n’est pas responsable du renvoi devant sa juridiction...
Entre les un.e.s à côté de la plaque et les autres pas vraiment convaincues la scène prend un caractère un peu guignol... Les avocat.es ne relèvent pas vraiment le niveau livrant une prestation sans flamme et ne dénonçant que trop mollement l’acharnement qu’ont subi les camarades dans cette affaire.

Tout ça pour ça ?!

Donc toute cette débauche d’énergie répressive, tous ces coups de pressions pour un procès qui n’était que révélation de la vacuité de l’accusation. Le moment du jugement, parce qu’il est encore soumis à la nécessité de la preuve [2] ne peut rester dans le roulage de mécanique policier. Il faut prouver la culpabilité, pas seulement désigner des probables coupables. Bien sur il y a peu de chance pour qu’il y ait relaxe et encore moins acquittement. Cela voudrait dire que le tribunal juge l’enquête et l’instruction mauvaises, et ça serait bien étonnant. Cela n’empêche évidemment pas d’éspérer un tel miracle. Il nous faudra attendre le 3 novembre pour en avoir le coeur net d’ici là les paris sont ouverts.
Même dans le cas d’une condamnation on s’interroge sur le fait que les peines demandées soient égales ou inférieures à celles demandées lors des procès de novembre suite aux manifestations. 6 mois fermes demandés pour l’un des prévenus et 6 mois de sursis pour tout.e.s les autres.
C’est d’une part l’illustration de l’extrême sévérité des comparutions immédiates, et d’autre part un aveu de faiblesse du parquet qui cherche à obtenir une condamnation a minima pour enterrer l’affaire avec les honneurs et sans faire de vagues. Entendons nous bien, il est évident qu’un jour en prison est un jour de trop mais la justice a ses barèmes et là vraiment c’est le tarif innocent [3].

À quoi bon ?

Peut être que l’essentiel n’est pas la condamnation. Ce qui compte c’est d’isoler un espace politique, celui d’une contestation frontale à l’État et ses appareils. En criminalisant les opinions bien avant que celle-ci ait pu fomenter des actes réellement subversifs, il y a un isolement qui est recherché. C’est que cette histoire doit être remise dans une longue série de coups de pression répressifs [4], dont l’affaire de Tarnac est sans aucun doute la plus connue. Ce qui compte c’est l’intimidation : n’allez pas aux manifs non déclarées, ne faites pas d’action directe ou il vous en coûtera...
Il faut aussi faire le parallèle avec ce qui se passe dans les quartiers populaires où les descentes de polices démesurées sont choses courantes, souvent sans réel motif valable [5] et qui accouchent là aussi de souris. Non sans avoir permis le contrôle, l’identification, et réaffirmé qui commande. Tout en désignant un ennemi et indiquant la division entre les bons et les mauvais... Le but de tout cela est la division, la méfiance et la peur, mamelles d’un maintien de l’ordre bien mené. Comme pour une manifestation que l’on va désigner comme dangereuse pour éviter que trop de monde s’y rende, que l’on va isoler, séparer du reste pour ensuite intimider avec toute la férocité possible ceux et celles qui s’y trouvent...

Cette affaire touche à sa fin et c’est tant mieux. Nous ne savons pas ce que décidera le juge mais nous sortons encore une fois convaincus que la police, la justice et la prison ça ne sert qu’à maintenir l’ordre injuste qui nous opprime et nous exploite...

P.-S.

Sur l’affaire de "Labège" un blog existe réunissant énormément d’info pour tous les détails c’est le mieux...

Notes

[1constitutions d’une nasse policière faite de gendarmes et CRS et permettant aux BAC de faire un travail d’intimidation / identification. Un grand moment de férocité policière destiné à empêcher totalement une manifestation, ce qui n’avait d’ailleurs pas complétement réussi. Voir un texte écrit à l’époque.

[2bon c’est très relatif, les comparutions immédiates sont un bel exemple que la justice s’arrange très bien du manque de preuve

[3Une blague circulait en URSS sur le goulag : un détenu récemment arrivé pour 10 ans, ses camarades d’infortune l’interrogent sur ce qui l’amène ici. Rien, je suis innocent dit-il... Et les autres de répondre , des nèfles, innocent c’est 5 ans...

[4une liste avait été établie par le Comité Poitevin Contre la Répression des Mouvements Sociaux à l’époque, elle était déjà assez éloquente.

[5Non pas qu’il y aurait une bonne raison de faire ce genre d’ignominie mais qu’il y a des règles de droits édictées par eux et qu’on va pas se gêner pour souligner quand ils ne les respectent pas.

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