Critique du traitement des agresseurs en milieu militant

Ce Zoïle ne nous fera pas taire « Tout son plaisir était de médire et son unique occupation de chercher des moyens de se faire haïr. Un homme sage lui demandait pourquoi il s’obstinait à dire du mal de tout le monde ; il répondit : Parce que je ne puis en faire. »

Début novembre, à Rennes, une personne connue pour avoir commis des agressions sexuelles à plusieurs reprises a été vue dans un cortège à la fin d’une manifestation par plusieurs d’entre nous. Nous avons alors décidé de réagir immédiatement pour le faire partir. En effet nous estimions que sa place n’était pas dans notre cortège. Alors que plusieurs se sont mises à crier pour informer les gens de ce qu’il se passait, d’autres lui ont dit de partir, et une lui a jeté une bouteille d’eau à la figure : autant dire qu’il existe autrement plus violent comme mode d’action.

Lors d’une manifestation contre la loi Macron XXL du 16 novembre dernier, l’une d’entre nous a revu cette même personne parmi les manifestant.e.s, à proximité immédiate du cortège de tête. Elle a alors décidé d’en avertir plusieurs d’entre nous, afin de discuter de ce qu’il fallait faire de sa présence dans le lieu collectif qu’est une manifestation. Quand elle a pointé du doigt l’agresseur-violeur, le Zoïle en chef s’est presque immédiatement interposé violemment, poussant les deux camarades alors que la police se préparait à charger le cortège et qu’une action était en cours. Celui-ci, accompagné de ses camarades, ne s’est pas contenté de nous pousser à plusieurs reprises, il s’est aussi fendu de hurlements déclamant haut et fort "c’est pas un violeur, c’était que des agressions sexuelles".
Nous apprenions le lendemain qu’il distribuait le jour même un article dans lequel il expliquait que vouloir nettoyer nos cortèges s’apparentait à "une vision réactionnaire du droit". Puis quelques jours plus tard, nous apprenions que nous avions agi avec beaucoup trop de violence pendant cette manifestation. Oublié, le Zoïle nous poussant au point de tomber par terre, oubliée, la violence de son discours. Nous avons donc affaire à une organisation politique autour de la protection d’un agresseur-violeur, contre des militantes féministes.
Le 22 mars, cette organisation refait surface sous la forme d’un service d’ordre consacré à la protection de l’agresseur-violeur. Malgré notre volonté de ne pas voir nos lieux de lutte investis par cette personne, celle-ci ne semble pas prendre en considération nos revendications féministes. Les arguments de ses chien.ne.s de garde ne sont pas renouvelés mais sont portés de manière toujours plus violente, rendant presque impossible notre accès à la personne qui était visée par notre action.

Suite aux événements et débats fumeux des derniers mois, il nous semblait approprié de répondre aux accusations qui nous ont été faites. Enfin, pas à nous bien sûr, puisque la stratégie consistant à nous invisibiliser a porté ses fruits. La critique a été commode, puisque le Zoïle préférait un groupe de mecs "violents et virilistes" à un groupe de meufs qui se sont organisées autour de cette question, ne nous laissant ainsi pas la possibilité de revendiquer notre action féministe. Oui, nous revendiquons d’avoir voulu débarrasser nos cortèges d’un agresseur. Lorsque l’on considère les réactions que nos actions ont suscitées, on peut affirmer qu’un relant de masculinisme imprègne nos manifs. Nous ne cèderont pas, nous souhaitons visibiliser les violences sexuelles, et lutter contre l’invisibilisation de nos actions, faite sous couvert d’un féminisme miasmatique utilisé par des personnes qui s’en servent pour protéger un de leurs amis, monopolisant la pensée féministe rennaise.
La question n’est pas encore de virer tous les agresseurs de toutes les manifs. Mais quand on le sait, toutes et tous, on ne peut pas rester passives, ni laisser d’autres détourner des discours féministes sous des angles masculinistes, nous empêchant de développer et de mettre en pratique nos idées du militantisme féministe. Quelle serait alors notre perception de nos propres forces si nous laissions un agresseur-violeur se promener en manif, entouré de ses chiens de garde ? Si, même avec ses cerbères, nous nous révélons capables de décrasser nos cortèges, alors il sera peut être enfin possible de voir naître une réelle organisation féministe à Rennes.

En ce qui concerne les groupes qui ont été visés par des textes, écrits par celle.ux qui défendent le droit de présence de l’agresseur-violeur dans les cortèges et lieux militants collectifs : nous n’avons jamais agi en leurs noms. Et personne n’a jamais demandé une exclusion totale de l’agresseur-violeur de tous les milieux militants. Nous nous contenterons toujours de refuser sa présence dans les lieux collectifs (manifestations & AG) où nous sommes présentes.
Notre logique est conséquente aux observations déjà faites à de nombreuses reprises : Lorsque des violences sexuelles sont commises dans un milieu militant ce sont généralement les femmes (victimes ou non) qui partent de ces milieux d’organisation, et non les hommes qui en sont les auteurs. Celles qui ne veulent pas de sa présence sont confrontées à deux choix : être assez fortes pour le virer ou partir. En tant que féministes notre objectif est donc d’empêcher ce processus et de libérer l’espace, notre espace, celui d’autres femmes en lutte, de la présence des agresseurs-violeurs. Nous considérons que le fait de garder des agresseurs-violeurs dans notre milieu est une prise de position pour que les meufs le quittent, la solidarité féministe nous place place directement du côté de l’exclusion nécessaire de ces agresseurs-violeurs.

Il est observable que les agresseurs-violeurs dans les milieux militants sont dans des positions de pouvoir. Inutile de chercher très loin pour illustrer cela : à Rennes les 4 hommes mis en cause dans des histoires de violences sexuelles dernièrement ont pris énormément de place tant dans le milieu militant que dans l’espace médiatique en 2016. Ce sont par conséquent des personnes très au courant de toutes les problématiques qui se posent dans nos milieux, notamment en ce qui concerne le sexisme et la notion de consentement. Il semble ainsi évident que les histoires de repenti, de pénitence et d’éducation ne sont pas valables.
D’autant plus qu’ils se sont amplement servi de leur position de pouvoir et de leur couverture pseudo-féministe pour approcher tranquillement leurs victimes. La critique à leur égard a toutes les raisons d’être plus sévère qu’envers des hommes qui ne seraient pas militants de longue date dans les milieux de gauche et d’ultra gauche. Que dire de personnes qui ont largement utilisé des argumentaires féministes dans leur militantisme pour arriver à cacher leurs objectifs finaux (ou leur nature profonde mais c peut-être trop moralisateur) ? Le loup revêt une peau d’agneau comme l’agresseur-violeur se protège grâce à son militantisme féministe.
Les positions de pouvoir acquises de longue date par les agresseurs-violeurs combinées à leurs capacités argumentatives sur le féminisme, ainsi qu’à leur capacité à former des groupes soudés par des liens affectif plus ou moins forts (on remarque qu’ils se renforcent sous la pression de personnes extérieures à ces groupes) autour d’eux sont les raisons pour lesquels il est toujours plus difficile de les exclure des espaces de militantisme collectif.

Chaque homme est un agresseur-violeur potentiel mais la question n’est pas de virer toutes les personnes qui sont potentiellement quelque chose ; Il est pourtant nécessaire de réagir lorsque c’est un fait public. La déshumanisation des agresseurs est dangereuse, un agresseur sexuel-violeur n’est pas un "monstre" mais bien un homme, comme on en croise tous les jours, comme on en croise des centaines en manifestation, ce pourquoi il est nécessaire de réagir lorsque l’agresseur-violeur est connu et reconnu. De plus, parler d’un monstre serait individualiser un problème qui est en réalité systémique.

Dans la critique faite à notre action, il était souvent répété qu’en l’appelant "violeur", et qu’en voulant le virer, nous ne respections pas la "parole de la victime".
Nous pensons que la lutte contre les agresseurs-violeurs ne doit pas être circoncise à la seule parole de la victime, la nécessité de la dépasser est évidente. Se contenter de cette parole c’est individualiser le problème posé par les violences sexuelles. Les violences faites aux femmes (au sein du couple, au travail, et toutes les violences sexuelles en général) sont des violences sexistes fondées sur la domination masculine et les inégalités de pouvoir entre les hommes et les femmes. Elles sont un marqueur du contrôle social des femmes par les hommes. Le viol fait partie de ces violences sexistes. 91% de ses victimes sont des femmes quand 96% de ses auteurs sont des hommes. Cette forme de violence se produit dans tous les milieux sociaux, et dans 80% des cas les agresseurs sont des personnes connues des victimes. Ouvrir les milieux militants collectifs aux agresseurs-violeurs c’est fermer la porte à leurs victimes et toutes les autres, tout en maintenant le risque d’une nouvelle agression, quand bien même la victime et l’agresseur ne militeraient pas dans la même ville ou le même groupe politique : nos luttes ne sont jamais circoncises à des territoires ou à des secteurs, pourquoi cela serait-il le cas lorsque la problématique est féministe ?
De notre avis les violences sexuelles sont partie pleine du système patriarcal, sont systémiques, et sont donc à appréhender de manière politique et collective : il n’est pas possible pour nous de concevoir une stratégie qui soit à la fois efficace politiquement et dans le même temps individualiste.

D’autre part, mettre entre les mains de la victime la totalité de la gestion du cas de son agresseur-violeur, c’est l’exposer à de potentielles représailles de la part de l’agresseur-violeur ou de son entourage en plus du poids psychologique que cela représente, mais aussi à d’éventuelles poursuites judiciaires pour diffamation.
Justice qui, aux dernière nouvelles, semble être plus encline à pencher du coté du violeur.

Le viol est défini dans le code pénal comme « tout acte de pénétration de quelque nature que ce soit commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise », mais nombreuses sont les organisations et militantes féministes/anti-sexistes qui considèrent que tout acte sexuel non consenti - pénétratif ou non - est un viol. En cas de désaccord avec cette affirmation il peut être nécessaire de se questionner sur la pertinence de réduire le viol à la définition qui est posée par la justice et le système judiciaire français. Quelle est la légitimité de cette définition ? En cherchant la définition du mot "viol", on peut tomber sur d’autres : "rapport sexuel imposé à quelqu’un sans son consentement" ou "Acte par lequel une personne en force une autre à avoir des relations sexuelles avec elle, par violence". Utiliser la définition juridique est donc un choix. Quelle est la légitimité des personnes qui ont « fait la loi » de décider de ce qui est un viol ou non ? Surtout quand on sait le nombre de cas dans lesquels des personnes portant plainte pour viol avec pénétration se voient dire que la personne qui les a violées est innocente.
On peut discuter sémantique, mais la frontière entre viol et agression n’est pas si limpide que ce qui a pu être dit, elle est même selon nous complètement nulle car elle n’est imposée que par une définition juridique et nous refusons de faire le jeu de la justice, que nous considérons ennemie de notre lutte.

Nous appelons toutes les féministes en lutte à être solidaires de notre volonté d’exclure les agresseurs-violeurs de nos lieux d’organisation collectifs.

CANIF
Collectif Autonome de Ninjas Ignominieuses et Féministes (Définition non contractuelle)

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