Défaire le radicalisme rigide

Il y a environ un siècle, la célèbre anarchiste Emma Goldman était à une fête, quand un jeune homme la prend à part. “Avec un visage grave, comme s’il allait annoncer la mort d’un camarade,” l’homme lui dit “qu’il n’était pas très avisé de la part d’un agitateur de danser”. Selon lui, cela donnait une mauvaise image du mouvement révolutionnaire. Goldman était bourrée, et lui répondit grosso modo d’aller se faire voir. On dit de cette rencontre qu’elle est à l’origine de la phrase de défense célèbre de la joie et du jeu, souvent attribuée à Emma Goldman : “Si je ne peux pas danser, ce n’est pas ma révolution”.

Mais il ne s’agissait pas seulement de danse. Pour Goldman, le conformisme et le contrôle de soi étaient inhérents aux mouvements radicaux eux-mêmes, et les militant.e.s étaient supposé.es faire passer leur “cause” avant leurs propres désirs.

L’air fétide du radicalisme rigide

Un siècle plus tard, si les règles ont peut-être changé, quelque chose continue de traverser de nombreux espaces politiques, mouvements et milieux, en sapant leur puissance de l’intérieur. Ce quelque chose, c’est l’appréhension vigilante des erreurs chez soi et les autres, le triste confort de pouvoir ranger les événements qui surgissent dans des catégories toutes faites, le plaisir de se sentir plus radical.e que les autres et la peur de ne pas l’être assez, les postures anxieuses sur les réseaux sociaux avec les hauts des nombreux “likes” et les bas de se sentir ignoré.e, la suspicion et le ressentiment en la présence de quelque chose de nouveau, la façon dont la curiosité fait se sentir naîf.ve et la condescendance fait se sentir juste. Nous pouvons le sentir apparaître à certains moments, quand nous sentons le besoin de nous comporter d’une certaine manière, de haïr les choses qu’il faut haïr, et d’avoir les bons gestes. Nous nous sommes déjà trouvé.es des deux cotés de ses tendances puritaines, comme pur.es et comme corrompu.es. Mais surtout, ce quelque chose est une hostilité à la différence, à la curiosité, à l’ouverture et à l’expérimentation.

Il n’est pas possible de décrire totalement ce phénomène, parce qu’il est en constante évolution et qu’il se redistribue sans cesse. Il ne peut pas se réduire à certaines personnes ou certaines attitudes. Ce n’est pas comme s’il était juste dû à une bande d’abruti.es qui pourrissent les mouvements et détruisent les dynamiques de l’intérieur. En fait, la recherche anxieuse de celles et ceux sur qui reposerait la faute ou des attitudes précises à blâmer fait même partie de ce processus toxique. Personne n’est immunisé. On le ressent à plein d’endroits, mais il est difficile d’en parler, et ça fait finalement peu de sens d’en faire une affaire. C’est plutôt comme une sorte de gaz : il circule en permanence, nous influençant à notre insu, et nous menant vers toujours plus de rigidité, de fermeture et d’hostilité. C’est un air qui nous fait tousser des certitudes : certain.es se sentent provoqué.es, attaquent en retour ou reculent au contraire, d’autres cherchent des sirops anti-toux, mais rien de tout cela n’arrête le virus. Selon nous, il n’y a pas de remède miracle, pas de masque protecteur, pas de solution unique.

Nous appelons cette force le radicalisme rigide. C’est à la fois une façon déterminée d’être et un moyen de détermination. Il détermine, dans le sens où il cherche à corriger, percevant les mouvements comme immédiatement erronés. Corriger, c’est à dire voir tout comme fautif, et traiter les luttes ou les projets comme déficients. Il détermine aussi dans le sens où il cherche à tout rendre permanent, en changeant les pratiques fluides en des façons d’être stagnantes. Quand la rigidité prend le dessus, la transformation et la créativité disparaissent.

Voir en ligne : Défaire le radicalisme rigide - expansive.info

P.-S.

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