Dégueli. Nouvelles de l’HP 2

L’attente.
Incessante attente. Quand t’es à l’HP tu dois attendre. C’est pas écrit dans ton contrat mais presque. Tu attends ton traitement. Tu attends de voir ton/ta psychiatre. Tu attends pour aller te coucher. Tu attends le taxi (véhicule qui transporte les malades pour le rdv médicaux, merci la sécu). Tu attends le repas. Tu attends tes amiEs. Tu attends ta sortie. Tu attends pour tout.
Et, étrangement, c’est comme si le temps n’existait comme pas. Comme figé.

Perso depuis que je suis ici, je sais plus quel jour on est. L’heure n’est rythmée que par la prise de médicaments et des repas. Heureusement quelques activités viennent combler l’ennui généralisé. Mais même avec les activités j’avoue que je suis dans une espèce de flou constant. J’ai des rendez-vous avec des médecins et autres spécialistes et je peine à savoir quand est-ce que c’est vraiment.
Et j’arrive à courir en ne faisant rien.

Quand t’es hospitalisée, t’es à la disposition des médecins. Par exemple la psychiatre vient visiter en chambre. Donc si elle te donne un horaire, c’est cool. Mais si elle ne le fait pas… Tu attends. Et même avec un horaire… elle est toujours en retard. Donc t’attends. Quoi qu’il arrive, tu attends. Parce que tu peux l’envoyer bouler mais au final c’est toi qui sera sanctionnéE.

Aujourd’hui, je suis allée faire des radios dans une clinique lambda, avec des gens lambda. Chez les éducs on parlererait de "milieux ordinaire". Avec des gens « normaux ». Dans ce cas là appelez moi l’extraordinaire (Sisi casdéd à Lacraps, je t’aime !). Et, j’ai senti le mépris quand les gens voient d’où on vient. Les fous sont de sortie, t’sais. Et encore moi j’passe bien. J’parle bien, j’suis pas shootée aux médocs et j’ai surtout bien incorporé vos fichus filtres de merde. Qui font de moi une meuf docile, qui sait s’adapter. Sans savoir le faire vraiment, je le fais du moins. Et je ferme bien ma gueule.
Mais ma comparse de galère, beaucoup moins. Et j’ai vu les regards. Senti l’agacement. Le mépris, vraiment. « Ouais on vient de Castelviel, ouais » (c’est la clinique où on est hospitalisée). Les gens voient pas. Ielles regardent mais ielles ne voient pas. Ielles voient pas tout ce qui se cache en dessous. ielles ne veulent surtout pas voir. C’est préférable. Plus facile. Lâches !

Et des fois j’ai l’impression que me retrouver ici à l’HP ça me rappelle de ne surtout pas oublier de voir. De regarder au-delà de l’apparence. Au delà de ce que veulent bien montrer les gens. ça m’apprend à garder les yeux ouverts.
Des fois quand je suis ici je me dis que je suis chez moi. A ma place. J’ai le droit de chialer, de taper dans les murs, de danser n’importe comment, de rire aux éclats. Les gens s’en fichent. Enfin, ielles acceptent. Ielles acceptent parce que sans doute qu’ielles savent. Une nana me disait l’autre fois « j’ai du attendre d’être hospitalisée pour sentir de la solidarité ». Mais si c’est pas malheureux ça..! Ça m’a rendu si triste. Et en même temps, oui, y’a cette solidarité que j’ai du mal à retrouver ailleurs. Même chez les plus militants des gauchistes à la gauche de la gauche. Faut la croquer la galère pour comprendre. Et je parle pas d’une cheville foulée, ou d’une difficulté à finir ses fins de mois. Bien sur que j’idéalise un peu. Il le faut. Parce que comme dit avant c’est loin d’être parfait.
Mais j’arrive à trouver du beau là dedans. Dans la force que les gens ont. Parce que j’entends d’ces histoires… j’en arrive à relativiser alors que je déteste ça. Parce que que j’ai moi-même un bon passif. Mais j’entends de ces trucs qui me foutent la chaire de poule. Et les gens sont là. Dans la douleur. Dans la souffrance. Alors ça me pose la question de toutes ces personnes qui exotisent quelque part la douleur… ? Pourquoi ? Est-ce qu’on peut connaître la souffrance, la douleur et en dresser un si beau portrait ? Parce que croyez-moi la douleur si je pouvais l’éradiquer je le ferais. Si j’avais pu me construire sans je l’aurais fait. Et si je pouvais m’empêcher de souffrir d’avantage je le ferais aussi. C’est pas drôle la souffrance. C’est pas drôle la douleur. Et qu’on s’entende y’a douleur et douleur. Je ne parle pas de se faire mal pour se faire plaisir. Je parle pas d’aller se faire tatouer. Mais je parle de la tristesse. Du désespoir. Des douleurs incapacitantes. Profonde. "En permanence, en permanence..."
J’ai entendu déjà qu’il y avait du beau dans la tristesse. Mais faut vraiment être un connard de privilégié pour penser ça. Alors certes en bonne dépressive que je suis je vais pas non plus dire le contraire, parce qu’en vrai ça nourrit mes écrits. Mais de quelle tristesse parle t-on ? Qui parle de ça ? As-tu déjà éprouvé la tristesse à vouloir tout arrêter ? A vouloir mourir ? As-tu éprouvé la douleur à tel point que tu veuille en finir ? J’ai envie de réfléchir à ça et aussi à comment on apprend à vivre avec la douleur. Comment on nous apprend à encaisser. Sans arrêt. A serrer les dents et avancer. Coute que coute. Vaille que vaille. A être fortE quoi qu’il arrive. Ne jamais flancher. Ne jamais fléchir. Ne jamais demander d’aide. Ne pas accepter les mains tendues. Être persuadé qu’on ne mérite rien de mieux.

Personnellement j’ai attendu que mon corps n’en puisse plus avant d’oser le dire. Avant de me dire stop. De réussir à le faire. Et encore je galère. J’ai du mal à ne pas trop tirer sur la corde. A demander de l’aide. J’ai tellement appris la douleur. J’te jure. J’ai tellement appris à devoir être forte et parfaite. C’est incroyable de s’infliger ça. Ma comparse de cet aprem a le corps en milles morceaux, multiples fractures, du métal dans le corps, une côté actuellement cassée, un poumon qui crève… et elle est en place. La force du mental. La force de notre connerie. A force de se dire qu’on ne mérite que le pire. Mais cette connerie ne vient pas de rien, évidemment.

Mais merde quand est-ce que ça prend fin ? Quand est-ce qu’on prend soin de nous ?

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