Du racisme dans nos interactions ?

Réflexion autour de l’injonction à se conformer aux codes interactionnels blancs dans les milieux politisés en France.

Modalités interractionnelles occidentalo-centrées

Cette réflexion est partie du constat que, depuis que j’habite en France, dans l’ensemble de mes interactions sociales, j’ai tendance à m’adapter à votre fonctionnement à vous, les personnes blanches, à m’ajuster à vos attitudes, à vos attentes, à vos besoins relationnels. Quand je vivais dans mon pays, mon rapport aux autres était beaucoup plus fluide, plus équilibré. J’ai donc cherché à comprendre pourquoi. C’est comme ça que j’ai conscientisé l’effort d’adaptation perpétuel qui était attendu de moi, de manière complètement implicite et certainement non-consciente, pour que je puisse être en lien avec vous. Un ensemble de codes interactionnels occidentalo-centrés qui régissent vos manières d’agir. Vos relations sont perçues au travers du prisme occidental dont vos fonctionnements et attentes sont imprégnées, sans que cela ne semble être remis en question. Comme s’il fallait avoir ces attitudes, ces comportements, et qu’aucune autre alternative n’était possible, car c’est comme cela que vous avez toujours fonctionné, comme s’il fallait que nous autres, raciséEs venuEs d’ailleurs, nous conformions à votre manière de faire, mettions de côté nos propres modalités interactionnelles, nos histoires et nos cultures pour nous ajuster aux injonctions comportementales blanches.

Je suis un mec trans racisé. Je suis arrivé en France il y a un peu plus de trois ans, et au vu de mon identité de genre, de ma transition, je ne pourrais certainement jamais retourner vivre dans mon pays de naissance. Et ça fait trois ans que je me retrouve contraint à jouer le caméléon en permanence, même en côtoyant principalement des milieux politisés, même en m’entourant de personnes qui partagent mes valeurs politiques anti-racistes, féministes et anticapitalistes. Personne ne semble réaliser l’importance de l’effort que cela demande, en permanence, de m’adapter à vos codes occidentaux. Personne ne semble non plus questionner l’absence d’horizontalité que cela induit dans nos interactions, ni questionner le fait que ça soit à la personne racisée de s’adapter aux modalités interactionnelles de la personne blanche. Et pourtant, les fois dans ma vie où j’ai pu être amené à vivre des relations avec d’autres personnes raciséEs ayant elles-mêmes grandit et évolué dans des systèmes culturels différents du mien, différent de celui des blancHEs, l’adaptation était infailliblement réciproque. On parlait de nos manières de vivre nos rapports aux autres humainEs, des spécificités culturelles dont on est imprégnéE, et on trouvait des façons d’interagir consensuelles. Surprise, ça marchait super bien. Surprise encore, jamais aucune personne blanche n’a entrepris de démarche d’ajustement de nos modalités interactionnelles. Cet ensemble de codes sont considérés comme une norme immuable, qui régit les rapports humains, sans que cela ne puisse être critiqué ou questionné. Ça ne vous rappelle pas des trucs à vous, les copinEs ? La cishétéronormativité, tout ça ?

Construction, temporalité et vécu des liens sociaux et affectifs.

En France, y compris dans les milieux féministes/anar/transpédégouine, construire une relation de proximité avec une personne se fait de manière progressive, et protocolaire. On va croiser une personne dans un contexte de groupe, on va interagir avec cette personne, dans un premier temps à propos de sujets globaux, impersonnels. On va parler de trucs politiques, d’activités partagées sur le moment, de la météo, et de banalités. Puis, généralement, on va attendre de recroiser la personne dans des contextes de groupes, à plusieurs reprises, avant d’initier un contact de plus grande proximité. Et dans les modes relationnels qui n’engagent pas de séduction ou de sexualité, on va généralement proposer à la personne de se revoir toujours dans le cadre d’un groupe ; proposer à quelqu’unE que l’on connait peu de se voir à deux laisserait supposer l’existence d’enjeux de séduction. La question de la temporalité est également importante. On ne va pas faire de propositions trop rapprochées dans le temps, ça serait mal vu, ça serait avoir l’air trop disponible. En France, il faut être occupéE, avoir plein de choses à faire, être productifVE. Et les propositions qui seront faites pour alimenter la relation tourneront souvent autour d’activités. Injonction à être dans le faire, dans l’action, à ne pas perdre son temps. D’ailleurs, les rendez-vous seront organisés et planifiés. On le notera à l’avance sur son agenda, et le temps passé ensemble sera compté. Faudrait pas que ça soit trop, que le temps partagé, même autour d’activités, puisse impacter la multitude de tâches prévues à l’avance, auxquelles les genTEs sont engagéEs. Même dans les milieux libertaires. Un salut à l’influence du néolibéralisme et au productivisme sur les comportements de sociabilité.

Un gouffre immense avec les modes de constructions relationnelles auxquelles je suis habitué ! Parce que par chez moi, le néolibéralisme est beaucoup moins présent, que le contact humain, et la dimension collective prônent sur l’individualisme et l’injonction à la productivité. Le rapport au temps est complètement différent. Personne n’utilise d’agenda hors d’un contexte de taf. On rencontre quelqu’unE, on parle très vite de soi, de trucs profondément authentiques. Le feeling passe, on revoit la personne dès le lendemain si on a envie. On se met très vite à passer beaucoup de temps avec la ou les personnes avec qui ça matche bien.

On n’a pas besoin de planifier nos rencontres. Quand on a envie de se voir, on passe chez la personne qui nous accueille si elle est présente. Et ça va de soi qu’à partir du moment où l’on arrive chez la personne, on peut disposer de l’espace et du temps de la manière qu’on le souhaite. La notion de propriété privée, et de possessions est également différente. Là où il faudra adopter des attitudes particulières parce que « l’on n’est pas chez soi », amener de la nourriture et des boissons en contrepartie d’être accueilliE, on sera plutôt dans une démarche de partager et investir l’espace comme s’il s’agissait de sa propre habitation. Il sera alors possible de se servir de la nourriture, ou des objets présents, sans même avoir à le demander, car il n’est pas intégré que ce sont des choses qui nous appartiennent à nous, fondamentalement.

Ici par exemple, il existe un point super complexe dont je ne saisis pas encore les mécanismes ; c’est le moment de fin d’une invitation. Dans mes codes à moi, les entrevues s’achèvent de manière spontanée, quand la personne de passage à la maison à envie de s’en aller. Si l’on a plus envie de partager du temps avec la personne, on peut très bien faire autre chose, mais on ne demande pas à quelqu’unE de partir, la notion de « chez soi » étant profondément différente. Le lieu qui nous sert d’habitation n’est pas un espace qui nous appartient individuellement. Il s’agit d’un endroit que l’on partage avec celleux avec qui nous avons des interactions. Et cette différence de perception est génératrice de confusion. J’avoue avoir encore du mal aujourd’hui à déterminer le moment où je suis supposé m’en aller quand je suis invité chez une personne. Comme si ici, cette question dépendait de signes comportementaux subtiles que l’on se doit de détecter à un moment donné, et de s’en aller une fois ces signes perçus, au risque d’être, dans le cas contraire, perçuE comme relouE, ou envahissantE.

Dans nos modalités interactionnelles, la crainte de l’interdépendance n’existe pas. Les interactions humaines sont centrales et ce postulat est assumé. On a beaucoup moins peur des émotions qu’ici. On peut se retrouver à trainer tout une semaine (voir plus) avec une personne que l’on ne connaissait pas juste avant, et échanger de manière profonde et sincère. On peut vivre très vite de l’intimité. On exprime aisément son attachement et son affection, même hors contexte relationnel sexo-affectif. On peut partager des activités, mais ce qui prime, c’est les moments contemplatifs. Les instants d’échanges ne sont pas là pour répondre à un objectif, aboutir à quelque chose de concret. On peut partager de l’ennui, mais une forme d’ennui agréable, ou l’unique visée est de se sentir bien, au présent, avec la/les autre(s). Ici, Il faut se contenir, ne pas exprimer ses émotions ou son attachement, respecter les règles, ne pas être trop proches, ne pas laisser la dimension humaine prendre trop d’espace dans nos vies (ou alors quand il s’agit de « couple », chez les cishets, mais les mécanismes sont encore super différents). Il existe donc ici une notion de contrôle des interactions, de règlementation de son rapport à l’autre qui ne doit pas sortir d’un cadre précis, et qui doit répondre à des exigences de productivité partagée.

Ces exemples ne sont pas exhaustifs, et lister l’intégralité des
attitudes/comportements/attentes relationnelles divergentes serait impossible tant il en existe. Ces éléments concrets, et plus globalement, ce texte, ont pour but de susciter une réflexion à propos de ces espèces d’évidences qui régissent vos interactions, et de l’injonction intrinsèque à s’y conformer. De pouvoir prendre conscience des mécanismes de domination qui se jouent au travers de ces diktats. Et de pouvoir penser à des manières de vivre nos relations de manière plus horizontale.

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  • 15 avril

    Il me semble que la socialité dont il est question ici est, plus que la socialité blanche, la socialité blanche bourgeoise. Il est dit ici qu’il s’agît surtout d’interactions dans les "milieux militants", or ceux-ci sont majoritairement constitués de personnes nées dans les classes supérieures et dont le comportement reste bien souvent celui de leur classe d’origine.

    Dans les populations blanches des classes les plus basses, personne ne sort son agenda en faisant mine d’avoir un emploi du temps de ministre et avec l’air de dire ’Tu as vu la chance que tu as de pouvoir boire un café avec moi mardi en huit ? T’as intérêt à valoir le coup !"

    Ce qui ne veut pas dire pour autant que les interactions d’un mec trans racisé seraient nécessairement et spontanémenent de l’ordre de la franche camaraderie au contact du prolétariat blanc évidemment. Je ne souhaite pas du tout nier ici qu’il y ait du racisme et de la transphobie dans les classes populaires blanches.

    Il n’empêche que ce qui est décrit dans cet article (l’attitude productiviste, la pudeur et la méfiance comme principes dans les relations humaines) ressemble au comportement de celleux qui ont tout (et tout à perdre) et qui souhaitent conserver leur position de privilège, et celleux-là ne sont pas la totalité de la population blanche.

  • 10 avril

    Malheureusement on se trouve bien trop éloigné.es de nos communautés/familles de par nos identités de genre, un passé trop lourd à porter en France sur l’exotisation/l’appropriation de nos couleurs diverses (rire fort, bouger son boun sur la piste de danse, parler fort et être reprochée de prendre tout l’espace, avoir des cheveux qui ne les ramènent pas aux leurs non appréciés...). La liste est longue
    Et comme tu le dis si bien de vivre des émotions.... quelle galère, ça effraie.... il y a une préférence pour une vie de façade surement peur de toute l’implication que cela met dans une relation...
    Isolé.es car nous nous fondons dans la masse pour réussir un accès à une forme de savoir anar/féministe alors que nos points de vue en sont aussi riche mais encore trop minorisé.
    De plus en plus l’émergence d’écrivain.e et autres supports sortent du chapeau, comment réussissons-nous à nous rencontrer si ce n’est dans des espaces dédiés aux blanc.hes... et comment exister avec toutes nos pluralités ? J’aimerais tellement avoir plus de personnes non blanc.hes autour de moi pour ne pas sentir cet exil et/ou construire de vrais outils de care

  • 10 avril

    Merci ! Tout ce que tu décris sur le rapport à l’espace et au temps et les dissonances de mode de relation fait vraiment écho à ce que je ressens

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