Comme la défense du service public , la défense du processus électoral est un piège qui contient sa propre contradiction : on se met à défendre le système car il y a un monde où il pourrait accoucher, selon ses propres règles et ses institutions, de ce qui le détruirait. Ce mécanisme de fausse pensée est au coeur de malentendus délétères : on fait "comme si" le problème était les élus de droite et pas les élus, "comme si" le problème était l’absence de thune des services publics et pas le fait qu’il existe une propriété privée (dont font partie les services publics, d’ailleurs, en tant qu’ils sont gérés par l’État et pas par nous collectivement et directement), "comme si" le problème était « la souffrance au travail » et pas l’existence du patronat et du salariat... Dans le cas des élections, on ne se rend pas compte que, croyant défendre un programme social, on défend la continuité de l’Etat et du capitalisme.
Ce n’est pas être "extrêmiste ", "utopiste" ou "petit-bourgeois" de rappeler les différences qui existent entre le logiciel de gauche et le nôtre. Mais c’est être révolutionnaire, c’est-à-dire poser que les solutions compliquées valent plus pour nous, si elles ont une chance d’être vraies, que les fausses solutions facile - qui elles ne valent rien voire font partie du problème. Et il est certes plus facile de voir élire la gauche que de voir la révolution advenir.
Les réformistes convaincus ont ceci de problématique qu’ils ne sont pas résignés : ils ont de l’espoir, ils veulent convaincre, ils sont militants. On pourrait encore s’accommoder de voter à gauche par désespoir de cause, comme certains le font à droite, mais la caractéristique de la gauche est qu’elle récupère et parasite précisément l’espoir des gens en une meilleure société. Puisqu’il ne peut réussir à détruire purement et simplement cet espoir, le capitalisme a trouvé ce subterfuge qui consiste à l’encadrer et le garder sous haute surveillance. Il serait d’ailleurs vraiment intéressant de se pencher sur la naissance du courant réformiste, car il semble assez probable qu’il n’en a pas toujours été ainsi, et que dans certaines époques où le camp révolutionnaire était plus fort et la conscience de classe plus aiguisée, l’hypothèse « de gauche » n’apparaissait pas comme la lumière légitime d’un camp éclairé mais bien comme l’imposture dégueulasse qu’elle est.
Il ne s’agit pas pour nous de mettre la droite et la gauche sur un pied d’égalité : ce serait méconnaître leur fonctionnement respectif, et en quoi ils fonctionnent dans une dynamique complémentaire. La vérité est plus complexe, à notre avis, et c’est bien pour ça que c’est relou : la binarité gauche-droite a la force du manichéisme, de la logique théorique apparemment incontestable, et c’est très difficile de déconstruire le verrou psychologique et émotionnel qu’elle crée chez les gens. D’après nous, les deux ne s’appuient pas sur les même logiciels, car ils n’ont pas la même cible : la droite s’appuie sur des mensonges à peu pres tout le temps, la gauche s’appuie sur la dénonciation plus ou moins complète de ces mensonges et sur des constats plus ou moins réels pour mener les gens dans le mur. Son action consiste a prendre en charge les réfractaires inévitables a la propagande du capital pour qu’ ils ne leur prenne pas l’idée saugrenue de gérer par eux-mêmes le problème social en suspens. Elle a à cet égard une fonction mystificatrice. Ceux qui décident d’en devenir les défenseurs ne sont pas pour autant à exempter de critique, car ils deviennent des acteurs volontaires, et donc dangereux pour notre classe, de cette mystification.
Car déjà, pousser à voter pour la gauche, faire campagne pour ça, il faut savoir ce que ça veut dire : eux arguent que c’est le minimum et qu’on ne peut pas regarder dans les yeux tous les gens qui vont être victimes de notre « non choix » une fois que la droite sera passée. Mais que disent-ils à tous ceux qu’ils condamnent activement en faisant campagne ? Car en effet, la gauche, c’est le maintien du système, et son approfondissement : la gauche c’est voter pour le maintien de l’existence des flics, des banques, du travail salarié, du patronat, du système carcéral, des frontières, des CRA, de la propriété privée et donc des gens qui crèvent la dalle et des sans logis… Alors eux qui font tout pour qu’on mette leur papier de merde dans l’urne, qu’ont-ils à nous dire ? Qui a du sang sur les mains, si tant est que ça fasse sens de dire que des électeurs en ont ? (c’est déjà, à notre sens, leur donner trop de pouvoir). On en arrive à croire, au bout d’un moment, qu’il s’agit sûrement d’une fausse « conscience de l’autre » pour que ça soit posé en ces termes, et qu’ils pensent plus à ce qu’ils vont peut-être perdre eux-même qu’autre chose, ou au confort de l’engagement a moindre frais que cette position leur permet de garder. Car qui peut d’un côté se retrouver à dire « l’extreme droite doit être combattue car elle niquera la vie de gens » et exiger de l’autre, sans honte et avec toute sa verve qu’on participe à la prise de pouvoir par un autre groupe qui promet absolument d’en niquer aussi - seulement moins ? Par quel coup de baguette magique cette option peut soudain s’appeler "justice sociale" "pas vers une société juste", "moindre mal", et justifier de culpabiliser toute personne qui ne souscrit pas à cette option ?
On semble retrouver là l’une des tares du démocratisme, qui pense en « opinion publique », en pensée « majoritaire », en « pourcentage de la population »… et qui semble croire qu’une « minorité » de vies niquées est acceptable. Et une minorité, ça reste à voir, car on voit mal comme la remontée du SMIC va rendre la vie acceptable dans un système qui fabrique 50 % de souffrance au travail officiellement (et donc beaucoup plus en vérité). Quand on veut bien oublier deux secondes Bardella et se pencher sur le programme de Mélenchon, on se rend bien compte qu’il est une option de régulation pour la continuité du capital dans toute sa dégueulasserie sauvage, c’est à dire l’inverse d’une option de changement du système. La bourgeoisie le refusera si elle peut se le permettre, mais elle consentira a cette option si un SMIC a 1500 euros pendant 5 ans est la condition de son maintien [1].
Être un vivier melenchoniste, c’est donc être une réserve de voix pour la continuité du capital sous une forme un chouille plus douce pendant un temps extrêmement limité, juste le temps qu’il recompose ses forces, et ça précisément dans les moments où le rapport de force permettrait de l’attaquer réellement : car si le vote a gauche est fort, c’est que la contestation du capital est forte, et que ce n’ est vraiment pas le moment de perdre de l’énergie a le reproduire.
Car pendant qu’il faut attendre de bien voter sagement pour la gauche, il faut bien se comporter. Point fondamental par lequel elle nous tient, encore, toujours : il faut montrer une bonne image, il faut convaincre, il faut trouver à se faire écouter et à comprendre, bref, il faut être un bon citoyen. Ce travail de lissage et d’auto-pacification est au coeur du processus qui met les militants de gauche en mouvement : tout être déraisonnable est un salaud qui n’a rien compris. Et eux ne se rendent même pas compte qu’ils légitiment par là le processus électoral dans son ensemble, et donc, tout ce qui va avec : si ce processus est valable, s’il ne faut surtout pas le perturber car c’est par lui que pourrait arriver le saint graal, alors tout ce qui en sort est légitime ; y compris les lois de merde et les élus qui détruisent nos vies maintenant. C’est l’organisation de la société qui est légitimée par la légitimation du vote, en tout cas qui l’est assez pour que ça ne soit pas ok de s’attaquer aux urnes, aux élus, aux institutions maintenant. Et si c’est pas maintenant, c’est quand ? Si le système est ok là, quel niveau de dégueulasserie légitime on doit sagement attendre avant d’intervenir ? S’il n’est pas ok mais que seules les urnes et les processus institutionnels sont ok pour le renverser, c’est quoi nos vies en attendant le saint jour où un saint élu avec un vrai saint programme révolutionnaire sera enfin saintement élu ? C’est ce genre de logique qui nous maintient passifs, « au cas où on gagne », « pour pas faire de mal a notre camp » . On rappelle que c’est par les institutions bourgeoises que les formes fascistes du capital sont également élues, et que toute cette passivité construite via la légitimation des urnes participe activement a cette possibilité. Que diront-ils quand Mêlenchon se retrouvera contre Bardella ? "Respectez bien le processus, et si c’est le fascisme, ben, pardon" ? Tant que nous respectons les institutions, le capital se fout de notre bonne conscience indignée : il peut avancer et c’est tout ce qui lui importe.
Les gauchistes deviennent dès lors des défenseurs actifs du système, se complaisant dans le fait de ne pas s’organiser pour tout péter et de ne pas agir politiquement autrement qu’en tant que pacificateurs. À un certain niveau, on peut les comprendre : s’organiser pour tout péter est difficile, fastidieux, décourageant, énergivore, dangereux et a toutes les chances de n’aboutir à rien si ce n’est à niquer nos vies encore plus quand la réaction frappe. C’est pourtant aussi, à notre avis, la seule voie qui ait la moindre chance de renverser ce monde de merde. Et c’est justement un affront réel de dire à la face de tous les gens qui en subissent la violence atroce (et dont nous faisons partie, même si ça l’admettre leur est impossible en termes de propagande) « ne faites rien, la seule chose raisonnable et acceptable, c’est d’encaisser, et de nous aider à faire élire ce gars qui, on vous le jure, certes c’est pas très clair ce qu’il promet, sûrement ca va juste permettre de continuer ce monde, mais on vous le jure quand même que ça sera « vraiment mieux » ».
Et d’ailleurs, « vraiment mieux »… posons-le, regardons-le. Car la gauche a ceci de très puissant qu’elle peut passer son temps à ne pas être ce qu’elle dit vouloir être, et à ce qu’on oublie en permanence. Cela est dû à sa puissance – il s’agit d’une force du capital et elle possède à ce compte beaucoup de ses canaux de pouvoir- , à sa dynamique avec la droite, et au fait qu’elle est basée sur l’espoir. Or à chaque avancée du capital (permises on le rappelle par nos défaites ou notre passivité), n’importe quelle voix bien placée qui semble raisonner un peu avec nos émotions peut paraitre représenter notre espoir de façon juste et pertinente.. surtout par contraste, quand tout le reste est tellement de droite, et quand aucune théorie politique réellement prolétarienne n’atteint nos oreilles ni par l’école, ni par la télé, ni par les journaux…. Pourtant, il suffit de regarder un peu sérieusement pour se rendre compte du niveau de mystification : il n’existe pas un seul contre exemple au monde d’un gouvernement de gauche qui ne soit pas le fossoyeur de notre classe. Qu’on prenne les roses, comme Mitterrand et Hollande ( le premier a créé les CRA et fait entrer le pays dans la phase néolibérale du capitalisme, avec un programme on le rappelle bien plus a gauche que Mélenchon, le second a proposé la déchéance de nationalité et introduit avec la loi travail la séquence d’avancée sauvage du capital dans laquelle nous sommes actuellement, qui va mener vers une forme de gouvernance d’extrême droite), Tsipras en Grèce (qui a entériné les accords qui ont mis la Grèce à genoux après avoir fait campagne sur le fait qu’il les refuserait), le front populaire de 36 en france (qui a organisé la liquidation de la grève générale par les accords de Matignon à la demande du patronat et a ensuite mis en place la répression du mouvement) ou les rouges, comme Lénine, Pol Pot et autres, le constat est sans appel : la gauche est capitaliste, et quand elle ne l’est pas, elle est quand même le fossoyeur des peuples [2]. Pourquoi même les anticapitalistes en arrivent ils la ? Notre these est que tout etat est par définition un système d’organisation de la mort,du massacre, de l’oppression et de l’exploitation. Il peut y avoir des états non capitalistes, le problème ne change pas : la classe des bureaucrates peut tout a fait remplacer la classe des bourgeois pour nous saigner, nous mettre a leur service et nous voler nos vies.
Prenons enfin les socialistes bourgeois sincères, qui veulent vraiment faire avancer le pays vers la révolution, comme Allende - on ne lui enlèvera pas sa sincérité étant donné qu’il a refusé la proposition de la droite de l’exfiltrer à la fin et a préféré mourir dans son palais. En voulant absolument le respect des institutions bourgeoises, il a activement utilisé son pouvoir pour garder la population désarmée, tout en respectant les blocages systématiques par les députés de droite de toute avancée sociale - et en magouillant pathétiquement pour s’attirer les faveurs de certaines fractions réactionnaires de l’assemblée. Il a laissé l’armée commencer à préparer son coup d’État pendant des mois à la vue de tout le monde, et mis en prison des militants du MIR, une organisation militante qui appelait à armer les comités populaires, puis a fini par désigner un général comme second pour « protéger les avancées de la démocratie »… un général qui s’appelait Pinochet. C’est-à-dire que, même dans les très rares cas où on est pas face à des menteurs opportunistes, le paternalisme et le logiciel de pensée bourgeois d’un dirigeant de gauche sincère mènent quand même à l’écrasement du peuple. Du coup, même dans ce cas-là, il ne nous paraît pas qu’il doive être vu comme un allié critique mais bien comme un ennemi ; quant à tous les autres cas, ils nous paraissent clairs.
La droite veut très clairement nous écraser, la gauche le veut de façon retorse. Soit car elle doit se faire passer pour « contre la droite » soit car elle est bel et bien contre elle mais que ça ne veut pas dire « être pour nous ».
Elle veut dans ces derniers cas gérer le capital différemment, ou bien gérer un état non capitaliste, et tout cela inclut d’autres logiciels de propagande que ceux de la droite capitaliste… mais en fait, plusieurs systèmes de propagande peuvent tout à fait coexister.
Et puis, parfois, de rares fois, la gauche s’illusionne elle-même en croyant sincèrement que ses méthodes mènent à la révolution- et alors elle utilise son pouvoir de tout son poids pour l’empêcher d’advenir en croyant sincèrement faire le contraire
Le système électoral n’a aucun débouché pour nous, nulle part, jamais, pas plus que la légalité ou les institutions. La gauche n’est pas notre amie ; avec elle on ne fait que patienter éternellement- et on se retrouve ensuite tout étonnés de voir que notre société se fascise sans obstacle. Les lendemains qui chantent ne seront que le résultat des boites à urnes saccagées et des palais brûlés, jusqu’au dernier, parce qu’on aura rien attendu.

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