Enterrements et vies du mouvement des Gilets Jaunes
Novembre 2025
Sept ans déjà depuis le premier Acte des Gilets Jaunes. Ici et là, des rituels s’inventent pour célébrer notre anniversaire. Mais plus fréquemment encore, nous commémorons les décès de Gilets Jaunes qui surviennent tout au long de l’année.
La persistance de notre réseau nous confronte à un travail intime. La fatigue, la vieillesse, le handicap, les accidents, les maladies incurables nous rongent de l’intérieur. Après la mort du mouvement, certains d’entre nous meurent. L’isolement, l’atomisation sociale, la famille, les institutions nous enferment dans des urnes privées et nous séparent de nos communautés de luttes.
Nous écrivons cet éditorial comme un appel à raconter, à écrire nos histoires de deuil, nos récits de la mort des mouvements, de la mort dans le mouvement, de la mort après le mouvement.
Envoyez-nous vos contributions à contact-yellowvest@riseup.net et nous les rassemblerons dans une brochure consacrée à notre rapport à la mort au sens propre (décès de camarades) ou au sens figuré (le mouvement GJ est-il mort et comment continue-t-il à vivre ?).
Il est difficile de faire le deuil de nos compagnons décédés. Sans manquer à leur dignité, nous appelons à poursuivre leur vie en prolongeant leurs combats. Car celui ou celle qui lutte au sein d’une communauté ne meurt jamais réellement. Le spectre des Gilets Jaunes hante encore le présent d’une ombre révolutionnaire. Cette ombre, il nous appartient de la faire parler et de la faire agir. De la défendre face aux lumières qui nous aveuglent.
Nous sommes habitués à l’iconographie violente des blessures de manif. À la vision des flashballs qui nous éborgnent, des grenades mutilantes et des mains explosées. Nombre d’entre nous ont du faire le deuil d’un de leur membre. Nombre d’entre nous ont senti leur chair se nécroser, ont vu la mort gagner du terrain sur eux-même. Ce qui est vécu à l’échelle des corps individuels est vécu à l’échelle collective. Le mouvement doit, lui aussi, régulièrement faire le deuil d’un de ses membres. Nous ne valorisons et ne célébrons pas le sacrifice. Nous parlons des blessures car la distinction entre le létal et le non-létal est une fiction savamment entretenue par un État assassin.
Le plus gros scandale du mouvement, c’est la mort de Zineb Redouane, le 1er décembre 2018 à Marseille. La vérité sur sa mort est obstruée par le ministère de l’Intérieur et des médecins corrompus. L’autopsie algérienne contredit l’autopsie française et authentifie que son décès est bien dû au choc de la grenade lacrymogène sur son crâne. Lors des manifestations à Marseille, on chante « Nous sommes tous les enfants de Zineb ». La rue qu’elle habitait est renommée de manière récurrente avec de l’affichage, des graffitis, des plaques… Comme les militants kurdes emploient les noms des camarades morts au combat pour continuer leur lutte, pour poursuivre leurs vies, en 2024, à la ZAD contre l’A69, un arbre est nommé Zineb pour faire perdurer son nom.
Si Zineb a été tuée par la police, la majorité des décès du mouvement sont en revanche dus à des accidents ou des pétages de plomb en marge des blocages routiers. Macron accuse « la bêtise humaine ». Nous disons qu’une société où les travailleurs préfèrent broyer les os d’autres travailleurs parce qu’ils ont la pression d’être en retard au boulot est une société profondément malade.
Les Gilets Jaunes rendent hommages à ces participants écrasés par des voitures et camions sur les blocages. Ils portent des pancartes-cercueil en carton mentionnant les noms, dates et lieux de décès des Gilets jaunes. Ils plantent des croix jaunes sur les rond-points. Par respect pour ses convictions religieuses, le rond-point du Moulin Picot incluse un monument spécifique pour un manifestant musulman.
Olivier est décédé, percuté par un poids‑lourd sur un barrage filtrant à Agen où il était allé prêter main forte. Son rond-point local à Villeneuve-sur-Lot, auparavant « rond-point du Campanil », est renommé « le rond-point de l’Olivier ». Un olivier est planté, on dépose des fleurs et une urne pour soutenir sa famille. Quarante motards s’assemblent pour une minute de silence. La Marseillaise est chantée et des palettes sont incendiées. Un petit arc de triomphe, toujours en palettes est érigé en son honneur. Après un saccage bouleversant de l’œuvre, les Gilets jaunes reconstruisent l’édifice, cette fois-ci gigantesque. Il résistera au sabotage pendant plusieurs mois avant que la préfecture ne signe sa destruction.
À Ussel, vêtus de toges religieuses, des gilets jaunes simulent l’enterrement du système politique. Par cet acte, ils tentent de retourner la mort contre ce que nous combattons.
Près du péage du Cannet‑des-Maures, le rond-point est surnommé « rond‑point de la Paix » ou le « le petit Paris ». Avec ses monuments de palettes en hommage aux blessés, l’occupation gagne le pari d’être visible. Un arc de triomphe, une Tour Eiffel, un moulin, une pyramide du non-Louvre. Entre deux inaugurations d’édifice, les GJ animent une cuisine, un poulailler, des ciné-débats, des fêtes, de nombreuses réunions, des manifs... Puis, un incendie ravage une partie du camp et les gendarmes abattent le reste des installations.
La mémoire des vaincus est ce que l’histoire officielle écrase sous les monuments des vainqueurs. Nos morts ne seront jamais des statistiques : ils vivent, pour toujours, dans nos ronds-points. Notre mémoire ne se partage pas dans les panthéons ni dans les cahiers de doléances, elle circule dans ce qui reste après l’échec.
“Point de marbre, point d’urne funéraire, pas d’inscription, pas de croix d’or, de bois ou d’argent. Laissons ces soins puérils à la vanité des familles et des partis. Ici, rien qu’un nom : l’histoire dira le reste.”
Si les élus jouent parfois leur rôle lors des remariages symboliques sur les ronds-points, les mairies ignorent les marches blanches et manifs d’hommage aux gilets jaunes décédés. Face à une religion qui sacralise le fric et le travail, un paganisme profond réapparaît. Les Gj recréent des églises dans les endroits où elles sont enlevées. Portées par le sentiment d’un abandon institutionnel, ces actions autonomes, mélangeant codes nationalistes et antinationalistes, créent une sorte de crédo gilets jaunes contre l’autorité. Qui a le droit de dire quelle perte mérite hommage, de nommer les martyrs, d’ériger des monuments et d’en solidifier la valeur, d’adapter les fêtes à notre agenda ?
Après ladite grande révolution française de 1789, la fête était l’acte de fondation qui scellait un nouveau contrat social. « Le législateur fait des lois pour le peuple, mais c’est la fête qui fait le peuple pour les lois ». Beaucoup des fêtes révolutionnaires entre 1789 et 1799 partent en émeutes, parce qu’elles rejouent la violence initiale qui a rendu la révolution possible. Les municipalités doivent composer avec ces rituels populaires. Elles participent à leur animation pour prophétiser une nouvelle union entre peuple et État. Fêter, c’est instituer « l’amour et l’amitié… Saint-Just s’en souviendra, qui voudra faire renouveler dans le temple tous les ans… le goût de la totalité, comme dans cette constitution de la Lune, qui affirme que la fusion des genres festifs profite toujours à la patrie ». L’État, le plus froid des monstres froids, a pour mission de frigorifier la mémoire et de vider le souvenir de toute sa puissance subversive. Il écrit son roman national en fossoyeur, déterre les tombes des révolutionnaires du passé pour se parer d’une légitimité de nécrophile. Il aime les morts bien morts.
Mais les GJ, nous fêtons quoi, lorsque nous n’avons pas gagné ? Notre communauté sans institution et nos fêtes sans pouvoir redéfinissent la communauté non comme peuple, mais comme un sujet nouveau, en lutte contre le capital et ses représentations.
Notre communauté intègre les morts en tant que vivants. Leur souvenir est si bouillant qu’on racontait, à la veille du 10 septembre, que Louise Michel serait sur nos rond-points pour nous aider à construire des barricades. Nicole, que nous appelons affectueusement « notre Spartakiste », en a donné la preuve. Sur son lit d’hôpital, elle rappelle aux aide-soignantes qu’elle se battait pour leurs conditions, qu’elle avait soutenu le débrayage des secrétaires l’année précédente, et que patients, soignants, travailleurs de toutes mains partagent une même lutte contre le capital. Elle ravive la force ancienne de Spartacus, le combat contre la domination et l’exploitation et le refus de toute hiérarchie entre les vies. Notre Rosa Luxembourg milite jusqu’à son dernier souffle, pressant les soignants qui l’accompagnent a manifester le 10 septembre.
À Béziers, nous nous recueillons pour rendre hommage à Christophe, nous chantons la Makhnovtchina en mémoire du mouvement anarchiste. À chaque fois qu’on enterre un camarade, c’est une forme d’intervention sur le temps. On déterre l’idée que les gilets ne sont pas morts. On est là. En chantant la Makhnovtchina, nous éclairerons le passé dans le présent parce que le présent contient en lui la dette de toutes les luttes écrasées. Rien n’est joué tant que nous sommes capables de célébrer ce que le pouvoir voudrait rendre invisible. La fête des vaincus n’est pas une consolation, c’est un refus de tourner la page pour maintenir ce qui est digne d’être rêvé.
Nos chansons n’instituent pas un ordre, mais brisent la continuité zombifiante du capital qui monnaye nos vies. Célébrer le mouvement Gj, c’est redonner voix à notre classe qui, même sans triompher, sait suspendre l’évidence de l’économie telle qu’elle va. En chantant, nous hantons le présent. Notre défaite est révolutionnaire, non pas parce que nous fêtons malgré tout, mais parce que nous fêtons le tout que représente notre refus.
« Des révolutionnaires du passé l’ont appelé communisme. D’autres, anarchie, communauté humaine, libre association. Nous l’appelons victoire. »
À Perpignan, « des gilets jaunes brûlent un cadran solaire », une action qui fait écho aux révolutionnaires de 1830 et 1871 « qui tiraient sur les cadrans pour arrêter le jour ». Là où les autres nous renvoient à la normalité, aux urnes et clôtures, nous attaquons le temps. Nous refusons la répétition, les cycles morts. Ce que l’État appel “ordre” n’est qu’un barrage dressé contre le fleuve qui réclame de circuler librement. Porter par les nôtres, nous marchons contre les frontières, les nations, la propriété, vers l’inconnu, vers la révolution, vers la vie.
« Dans l’action, la classe révolutionnaire éclate le continuum de l’histoire.
Nous ouvrons la rue sur de nouveaux calendriers.
Samedi, c’est la journée des gilets jaunes.
Nous rendons hommage au courage dont a fait preuve le mouvement jusqu’à présent.
Nous avons montré que la dignité est le moteur d’une émotion collective qui nous fait bouger de la plus belle des manières.
Nous n’avons pas fait ce film pour vous dire comment tout ça finit.
Mais pour vous dire comment ça commence.
Nous allons arrêter ce film et vous allez voir un monde sans limite ni frontière.
Un monde où tout est possible.
Un monde où le mouvement ne s’arrête jamais.
Ce que nous en ferons ne dépendra que de nous. »
Dans ces mots de la fin, qui toujours prétendent n’être que le début, nous souhaitons que ce moment dure pour toujours et aussi fous que nous sommes, que nos expériences, nos vies, nos morts reviennent à la vie. Oui, nous voulons arrêter la mort, parce que notre volonté équivaut à notre organisation.
C’est difficile de faire le deuil de nos compagnons décédés, ensemble, nous étions au bord du monde et pour l’impressionnante majorité, nous sommes encore en vie. Ayons la foi de ressurgir, avec le chagrin de savoir tout détruire et la force Gilets Jaunes de tout réinventer.
« Le torrent descend des montagnes, nul ne peut l’arrêter dans sa marche vers la mer. »
Sans faire le deuil du mouvement des Gilets Jaunes, nous pouvons accepter la mort de ceux qui l’ont porté. Le fleuve révolutionnaire emporte nos gilets déchirés dans une finalité qui nous dépasse, mais dont nous faisons toujours partie.
La mort est la fatalité de toute vie, mais si la révolution, elle aussi, devenait une fatalité ? Une force que nous ferions advenir, génération après génération, pour réclamer notre part de l’histoire ? Alors nos morts ne sont pas perdus : à travers nos mouvements, ils nous disent que l’histoire circule et qu’en elle rien ne meurt vraiment. Nous pouvons mourir deux fois, trois fois, quatre fois, la mort est pleine de vie lorsqu’on accepte le sens que prend notre lutte.
contact-yellowvest@riseup.net
giletsjaunes.noblogs.org
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https://lecercle49.wordpress.com/2019/04/15/olivier-est-tombe-mais-son-arche-restera-debout/
https://www.jaunepaca.fr/petit-paris-au-cannet-des-maures/#more-942
Walter Benjamin, Thèses sur la philosophie de l’Histoire,1940
Ernest Cœurderoy, Jours d’exil, Chapitre 3 Laviron
Jules Michelet, Livre V, chapitre 11 Histoire de la Révolution française.
Mirasol, Soulèvement, 2020, Acratie.
L’Histoire des Gilets Jaunes Par Nous, giletsjaunes.noblogs.org
Walter Benjamin, Thèses sur la philosophie de l’Histoire, Chapitre XV, 1940
L’Histoire des Gilets Jaunes Par Nous, giletsjaunes.noblogs.org
Ernest Cœurderoy, Jours d’exil, Chapitre 3 Laviron


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