Entretien avec un travailleur précaire de l’Education Nationale

Paru dans le dernier numéro du mensuel anarco-communiste Courant Alternatif (n°247, Février 2015), voici un entretien avec un participant au Collectif Précaires de l’Education Nationale en Haute-Garonne. A lire et à faire tourner dans les bahuts...

Entretien publié initialement en ligne sur le site de l’Organisation Communiste Libertaire.

La récente mobilisation contre la nouvelle carte des zones d’éducation prioritaires a, certes, attiré la sympathie, et réussi à créer des alliances élèves/parents/profs intéressantes mais contient de nombreuses ambiguïtés. Parmi celles-ci, la question de la place de l’Education Nationale en tant qu’institution dans une société en restructuration a bien évidemment été rapidement évacuée. Pourtant avec un peu plus d’un million deux cent mille travailleurs, les questions du travail, de l’emploi et donc de la précarité sont centrales et agissent comme un maître étalon pour l’ensemble du salariat. Depuis un peu plus d’un an s’est constitué un collectif de précaires de l’EN en Haute-Garonne, il nous a semblé intéressant d’en discuter avec l’un de ses membres [1]., et ainsi donner un point de vue original sur l’EN, celui d’un travailleur précaire..

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Question : Pourrais-tu nous indiquer les circonstances et les motivations de la création du collectif de précaires de l’EN en Haute-Garonne, pourquoi avez-vous ressenti le besoin de la création de cette forme de regroupement et pas celui de rejoindre les structures syndicales existantes (on a bien une petite idée mais bon !) ?

Le Collectif des précaires de l’Education Nationale 31 s’est constitué au mois de novembre 2014, à quelques-uns. A Toulouse il existait depuis un an un collectif spécifiquement AVS (auxiliaires de vie scolaire) [2] qui a contribué à obtenir de très maigres avancées (passage au CDI après 5 années de contrat, mais quasiment en permanence à mi-temps imposé avec 600 euros/mois). Notre démarche est différente de celle de ce collectif qui, mis à part le fait qu’il est tenu par la FSU locale, est dans une approche sectorielle. Nous avons dès le début mis en avant notre volonté de regrouper au maximum tous les types de précaires exploités par l’EN : les AED (assistants d’éducation), les AP (assistants pédagogiques), les EAP (emploi d’avenir professeur), les AVS/AESH (accompagnateurs élèves en situations de handicap), les profs contractuels ou stagiaires ainsi que les collègues embauchés sous les contrats Pôle Emploi CUI-CAE (contrat unique d’insertion/contrat accompagnement vers l’emploi) [3]...

Aujourd’hui nous sommes une grosse vingtaine qui travaillons en majorité en Vie Scolaire, mais des collègues Assistants Pédagogiques, profs stagiaires ou AVS nous ont récemment rejoints. Je remarque également que des mouvements commencent à naître dans les CLAE (animation dans les écoles maternelles et primaires). C’est un des premiers combats sur le fond qu’on doit donc réussir à gagner en réussissant à casser la logique de division découlant de la multitude de contrats et de sigles. Nous le disons et nous le répétons : la précarité est une réalité partagée au-delà de nos contrats et de nos postes. L’Éducation Nationale a recours à nos petites mains parce que nous coûtons moins cher et que nos contrats font de nous des personnels temporaires, flexibles et donc interchangeables. Ce sont des contrats qui, en plus des salaires de misère qu’ils offrent, ont vocation à nous mater. On sent très vite, dans les établissements, les collèges et les lycées, la violence hiérarchique. C’est beaucoup plus pratique pour les chefs d’établissement de mettre la pression sur des personnels dont les contrats ne durent qu’un an (parfois 6 mois renouvelables deux ou quatre fois pour les CUI). Le chantage à la reconduction du contrat n’est pas toujours explicite, mais on te le fait comprendre, d’autant plus quand tu oses faire grève.

La question de rejoindre un syndicat s’est posée à plusieurs d’entre nous. D’ailleurs, certains membres du collectif sont syndiqués et d’autres l’ont été. Mais vu l’état actuel du syndicalisme, surtout celui dit « de lutte », il nous est apparu assez vite que monter un collectif nous offrirait plus de possibilités, notamment celle de nous organiser à la base en partant de nos conditions matérielles. Il faut dire que les syndicats de l’Education ne prennent pas vraiment en compte la question de la précarité. SUD Educ et la CGT Educ pour citer ceux qui sont les plus « proches » de nous, en parlent en fin de tract, comme si c’était quelque chose de séparé, parfois ça ressemble à un post-scriptum... Bien sûr se syndiquer chez eux reste parfois la seule solution, au moins pour être mieux défendu au quotidien sur son bahut, mais même cette réalité à tendance à disparaître. On a l’impression qu’ils sont dépassés par la question de la précarité qui se normalise dans la fonction publique en général et dans l’Éducation Nationale en particulier. Il leur manque une analyse plus globale du développement de la précarité comme attaque constante sur les conditions de travail y compris les leurs : beaucoup de postes de fonctionnaires ne sont pas remplacés, il y a moins de moyens et les précaires bouchent les trous... Une grève massive des précaires aurait moyen de faire de gros dégâts. Mais l’option syndicale en matière de lutte des précaires reste la vieille stratégie catégorielle, monter par exemple des collectifs AED d’un côté, AVS de l’autre, bref tomber dans les panneaux de la division au prétexte que ça rendrait plus visibles nos revendications. Mais pour l’instant la question de nos revendications s’articule beaucoup autour de « ne plus être traités comme des chiens ». Autrement dit, ne plus être précaires, et là on touche à un objectif qui implique de foutre un grand coup de pied dans le train-train des grèves syndicales de l’EN. L’amélioration de nos conditions passera, on le sait déjà, par une lutte dure et probablement très longue.

Question : Quelle a été la réception de cette initiative à la fois auprès des collègues et dans les structures habituellement représentatives (conseil d’administration par exemple) et dans vos établissement, rencontrez-vous bon accueil, hostilité, indifférence ? Qui vous rejoint quand on sait la difficulté à mobiliser et à motiver les éléments les plus précaires du salariat autant dans la fonction publique que partout ailleurs ?

Au début on a annoncé la création du collectif sur le site Informations Anti-Autoritaire à Toulouse et Ailleurs (IATAA), au collectif AVS 31 et à quelques syndicats (SUD Educ, CGT Educ et CNT). Pour dire vrai, on a eu assez peu de considération. Plusieurs causes peuvent expliquer cela : on n’est pas encore assez visibles, la ligne politique que nous défendons ne convient pas (pour ce qui est de la CGT Educ et des AVS c’est à peu près sûr), on nous prend pour des bouffons... Bref, là où on est le plus intervenu c’est durant les différentes journées de grève hebdomadaires avant les vacances de noël et la semaine de la rentrée.

Dans le cadre des établissements où on expérimente la réforme REP/REP+ le collège Bellefontaine (quartier du Grand-Mirail) a entamé une grève de 3 semaines (pour demander les moyens nécessaires à l’application de cette réforme). Dans le même temps certaines écoles de Toulouse étaient aussi en lutte (notamment à Empalot, un quartier populaire) sur les mêmes questions d’éducation prioritaire.
La grève de Bellefontaine a été importante sur deux points :

1/ une des revendications des grévistes du collège Bellefontaine (environ 75%, vie scolaire comprise) était que les personnels précaires ne soient plus exclus du dispositif des primes auxquelles seuls les titulaires ont droit (environ 100 euros par mois).

2/ Les grévistes ont appelé à une journée de grève locale avec une assemblée inter-établissements le matin. Ce qui sur la forme n’avait pas été vu depuis de nombreuses années. Ces AG où il y a eu jusqu’à 120 grévistes réunis, ont reconduit la grève chaque semaine.

En ce qui concerne les précaires, c’est a cette occasion que plusieurs d’entre nous se sont rencontrés. Sur le fond, même si c’était compliqué, ces AG de grévistes (tenues chaque matin de journée de grève) ont affirmé une volonté de mobiliser au-delà de l’éducation prioritaire. C’est par ce trou de souris que la question de la précarité a été amenée dans ce mouvement. Encore une fois, la question de la précarité est toujours abordée de manière séparée. Elle n’est (de fait) portée que par les précaires eux-mêmes. Sur le fond c’est logique, mais dans le moment de la lutte, notre faible nombre de grévistes nous oblige à compter sur une solidarité active des collègues titulaires. Et de fait, ces collègues ne parlent que très peu de la précarité puisqu’elle ne les touche qu’indirectement...

C’est une des lignes les plus difficiles à bouger dans les grèves de l’EN. On pense sincèrement que la précarité est la question centrale. On ne verra pas de lutte porteuse de rupture dans l’éducation sans s’y attaquer. Et je dis pas ça parce que je suis moi-même précaire. Le problème reste évidemment comment réussir à se mobiliser en tant que précaires. D’emblée on se rend compte que beaucoup de membres du collectif sont très isolés dans leur bahut vis-à-vis de leurs collègues. Malheureusement. Lutter contre sa condition de précaire ne fait pas automatiquement sens, ça c’est surtout vrai pour les collègues dont c’est un job d’appoint, parfaitement utile et temporaire, car ils sont étudiants. Et puis il y a les autres... La peur de perdre son maigre gagne-pain et d’avoir à affronter la hiérarchie font partie des explications. Mais pas que. Il y a aussi l’isolement, le manque criant de solidarité des collègues titulaires, y compris syndiqués, qui nous laissent dans notre merde quotidienne. Ce mépris ambiant, dans lequel on a au mieux de la compassion, au pire de l’indifférence et de l’hostilité n’inspire pas confiance dans le collectif. D’un point de vue pratique, il est difficile de mettre en place une solidarité quotidienne entre membres d’une même vie scolaire. C’est en partie lié à la nature de notre boulot. On n’est (quasiment) pas associé au projet éducatif ou pédagogique, faute de moyens. Notre fonction n’est quasiment plus que répressive. On est là pour vérifier qu’aucun gamin ne se blesse ou pour leur crier dessus. Les moments où on peut faire de la prise en charge ou de l’écoute sont de plus en plus rares. Ce type de boulot dégradé et dégradant n’aide pas à la solidarité. Puisqu’on s’y sent pas attaché et qu’on va bosser en traînant des pieds.

Il y a aussi une réelle méconnaissance de nos droits. Même si on n’en a pas beaucoup et que quand on les fait valoir on peut passer pour des casse-couilles, ce qui peut vite devenir épuisant. La moindre absence autorisée par des textes doit être défendue face à des chefs qui font exprès de jouer sur le flou et sur la méconnaissance de nos droits. C’est aussi un des angles du travail de fond entamé par le Collectif précaires de l’EN 31 qui a commencé une commission juridique qui a vocation à proposer une sorte de catalogue exhaustif de nos droits et des situations où on est amené à les faire valoir face à la hiérarchie. C’est un des aspects de l’auto-organisation de base et de l’auto-défense immédiate auxquelles nous sommes attachés.

Question : Si je comprends bien, vous vous concevez a la fois comme un outil de lutte mais aussi d’information, tout autant que comme un espace de rencontre qui permettrait à chacun et à chacune de reprendre un peu confiance en lui-même et de développer une « culture » de la lutte. Avez-vous l’occasion de penser a ce qu’est devenu aujourd’hui le salariat c’est à dire la précarité dans L’EN et réfléchissez-vous à la question de l’éducation d’une manière générale dans le capitalisme ?

Pour la première partie de la question, pour être tout à fait honnête, on n’a pas vraiment ce recul. Pour la plupart nous sommes « travailleurs de l’éducation » depuis trop récemment (5 ans maxi). On imagine que les conditions se sont dégradées et que dans un même mouvement la précarité s’est développée. Etre précaire, quelque part, c’est être dans l’urgence. En ce sens on n’a pas vraiment engagé de réflexion sur la normalisation de la précarité dans l’EN. J’ai envie de te dire ce type de réflexions devrait venir des titulaires qui eux ont « signé » pour 40 annuités, et ,soit ont vu, soit vont voir cette dégradation à l’œuvre. Nous les précaires, l’urgence de notre situation nous contraint à partir de nos situations personnelles, qu’on subit quotidiennement et sur la base desquelles on va se retrouver avec des collègues de galère. Ce type de réflexion est évidemment nécessaire, mais elle repose pour le moment sur des précaires qui seraient déjà militants.

Pour la deuxième partie, la réflexion est en cours. On sait, qu’on le veuille ou non, qu’on ouvre notre gueule ou non, qu’on est que de passage dans « la boutique ». Bien sûr qu’on a un avis sur l’éducation dans le capitalisme, chacun a un peu le sien. Mais l’urgence de remplir la gamelle prend le dessus. Pour nous, l’éducation dans le capitalisme c’est avant tout notre employeur qui se gave de personnels précaires qui coûtent moins cher, et dont le but est d’étendre cette réalité, voire qu’on lui coûte encore moins cher... Après on voit très bien le lien et les répercussions que ça a sur l’encadrement pédagogique des élèves surtout sur ceux qui en ont le plus besoin. Toutes les économies faites dans ce secteur vont inévitablement renforcer le tri social et continuer de fermer les portes d’un avenir à une majorité de gamins issus des milieux défavorisés. Quand bien même on annonce des moyens supplémentaire pour les REP ou REP+, seule une rupture avec le capitalisme changera l’école et arrêtera d’en faire un lieu de reproduction sociale. Il n’a jamais été question que l’éducation soit un îlot égalitaire dans une société inégalitaire. On peut avoir plein de belles idées pour une « autre école », la vérité c’est qu’on est les témoins quotidiens de sa violence et que face à ça on est impuissant. En plus du fait que, sur nos bahuts, notre statut nous ôte toute légitimité à nous aventurer sur le terrain de la critique de l’école, des méthodes pédagogiques...

Question : Enfin pour terminer quelles sont vos ambitions et perspectives pour l’année en cours ?

S’il n’y a pas de grève générale, vivre heureux et avoir beaucoup d’enfants ! Ça te va comme réponse ?

Pour les contacter : collectifprecaire.en31@gmail.com

Merci au camarade masqué pour sa disponibilité et pour ceux qui voudrait en savoir plus il y a une émission de radio Canal SUD qui traite de ces questions : http://www.canalsud.net/?Precarite-dans-l-Education

Retranscription : Jean Mouloud

Notes

[1Il est évident, et pardon pour cette insulte à ton intelligence cher lecteur, que les propos du camarade n’engagent nullement le collectif

[2AVS/AESH = les auxiliaires de vie scolaire/accompagnateurs élèves en situations de handicap sont en charge de l’accompagnement et de l’aide à la scolarisation d’enfants handicapés ou présentant un trouble de santé invalidant dans des classes spécialisées ou dans des classes ordinaires

[3AED = assistants d’éducation ; AP = assistants pédagogiques ; EAP = emploi d’avenir professeur, un dispositif d’aide à l’insertion professionnelle et un pilier important de la réforme de la formation initiale des enseignants qui propose aux étudiants boursiers la possibilité de s’orienter vers les métiers de l’enseignement en leur proposant un parcours professionnalisant et en les accompagnants financièrement. L’éducation nationale prévoit le recrutement de 18 000 emplois avenir professeur cette année. Evidemment les conditions salariales ne sont pas identiques à celles d’un titulaire d’un vrai prof, mais les EAP seront payés au lance-pierre ; CUI-CAE = contrat unique d’insertion/contrat accompagnement vers l’emploi, emploi aidé issus la plupart du temps de dispositifs d’insertion ou de Pôle emploi.

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