La Loi du Travail - commentaires sur le mouvement qui s’ammorce

Cinq commentaires sur la dynamique et les perspectives des "mobilisations" en cours...

1. Toute élection constitue une fraude électorale. Qu’un gouvernement ait le « courage politique » de contrevenir radicalement aux promesses prononcées lors de sa campagne ne devrait plus surprendre. Non pas seulement parce que l’histoire du parlementarisme et de la représentation politique en général est l’histoire de ces promesses non tenues, des revirements de situation et des trahisons politiques – non pas tant parce que cela est habituel, quoique prenant parfois des proportions inattendues, mais parce que cela est institutionnel : la politique spectacle et l’arbitraire gouvernemental est ce qui est institué, légitimé et promu par l’électoralisme et la « représentation politique ».

2. La Loi Travail dite El Khomri n’est pas à proprement parler une trahison, mais la suite logique de la loi du travail en régime capitaliste : elle signe et manifeste la conviction des classes dominantes selon laquelle le rapport de force leur est actuellement favorable. Renforcer l’exploitation des salariés en vue de renforcer les entreprises, d’augmenter la croissance et la compétitivité, soit, en d’autres termes, de raffermir et d’accroître la puissance du fric, du business – du capital… –, s’inscrit dans la dynamique naturelle de l’économie marchande et du travail subordonné. Qu’un gouvernement de gauche s’affranchisse du masque derrière lequel il tentait auparavant de déguiser ces régressions, qu’il prétendait pouvoir compenser par de nouveaux droits pour les travailleurs, marque un changement de rythme, non de direction. Défendre le Code du Travail, comme ensemble de droits visant à réguler l’avidité et le cynisme des employeurs dans le cadre du « lien de subordination permanent » constitué par le contrat de travail, devrait nous rappeler que pareils droits représentent des compromis qui, quelque-soit les améliorations que nous pouvons en tirer au quotidien, ne sont que des pis-aller toujours précaires modérant une situation d’exploitation, de subordination – de domination – que nous devons viser à abolir, si nous ne voulons pas qu’elle croisse.

3. De fait, le retrait d’une réforme qui dégrade les conditions d’exploitation du travail ne peut être considéré comme une victoire uniquement pour les syndicats et leurs représentant·e·s qui, à l’occasion des mobilisations réclamant le maintien de la situation actuelle, disposent d’une certaine publicité, et d’un tremplin à leurs carrières. Si le fait de devoir repousser ou de ralentir l’évolution du degré de subordination de chacun vis-à-vis de l’économie est en quelque-sorte un échec pour un gouvernement et les organisations patronales qu’il représente (encore que cela prépare malgré tout la suite), il n’y a là pas plus de victoire pour les salarié·e·s qu’il n’y en a pour les « citoyen·e·s » lorsqu’ils parviennent à « faire barrage au front national ». A minima, une bataille victorieuse des travailleurs·euses (et étudiant·e·s, et chomeurs·euses...) lors d’un mouvement social implique une augmentation de leurs droits. Mais chaque bataille devrait être l’occasion de se souvenir que nous ne gagnerons la guerre qu’ils nous font que lorsque nous organiserons nous même, collectivement, le travail et l’économie en général. Lorsque nous organiserons collectivement nos moyens de vivre. Lorsque nos vies ne seront plus subordonnées à l’accroissement de la richesse et du pouvoir de quelques-uns.

4. Une « mobilisation de la jeunesse », un « mouvement étudiants et lycéen », voilà l’enclosure idéale pour un mouvement social qui logiquement devrait avant tout être le mouvement de celles et ceux qui sont le plus directement humilié·e·s par la loi du travail. Non pas les futur·e·s diplomé·e·s des universités, mais celles et ceux qui triment d’ores et déjà, sous le régime actuel du code du travail, et celles et ceux que le marché du travail exclu en attendant de pouvoir en faire de simili-esclaves (par le travail en prison, le conditionnement du RSA à un travail obligatoire, des contrats « uberisés », etc.). Le narcissisme collectif avec lequel jouent les représentant·e·s syndicaux du milieu étudiant lorsqu’ils font clamer que « le gouvernement est foutu, la jeunesse est dans la rue » n’est pas seulement empreint d’une puérilité d’autant plus pathétique que le slogan est usé. Il vise aussi à s’accaparer le mouvement, à en faire « sa » mobilisation, et par là, prend le risque de démobiliser, de marginaliser ou d’invisibiliser celles et ceux qui ne font pas partie de cette jeunesse plus ou moins privilégiée. Les médias et politiques ne s’y trompent pas, et sauront en jouer, eux aussi. Déjà, on laisse entendre que si les futurs diplomé·e·s s’opposent à cette réforme, c’est en négligeant l’intérêt des salarié·e·s les plus précaires ou exploité·e·s, c’est au nom d’un certain égoïsme, qui ne se soucie pas véritablement du chômage auquel sont condamné·e·s les plus pauvres, les non-diplomé·e·s… Le fait est si habituel que le mot de « jeunesse » évoque et invoque, dans ce contexte, non pas n’importe quel jeune, mais celui-ci qui, issue de classes plus ou moins moyennes, craint d’être déclassée. Devra-t-on s’étonner si, de nouveau, les ouvriers et ouvrières, les salarié·es en tout genre, les plus directement concerné·e·s par la réforme, se contentent finalement d’être spectatrices et spectateurs d’une lutte qui devrait être aussi la leur, et si, à un moment donné, les jeunes refoulé·e·s de « la jeunesse » n’intègrent les cortèges étudiants qu’en vue de quelques rackets ?

5. Lorsqu’un mouvement social réclame avec détermination le retrait d’un projet de loi, il obtient éventuellement sa re-négociation, probablement son report. Lorsqu’il commence à réclamer de nouveaux droits, à contre-courant de la réforme, il a quelque chance d’obtenir son retrait. Lorsqu’un mouvement social s’accompagne d’une critique radicale du travail, de l’économie, des dominations et inégalités instituées, lorsque finalement il prend l’allure d’un mouvement qui dépasse la posture revendicative, qu’il sort du jeu du « dialogue social » entre « partenaires sociaux », pour devenir l’expression d’un ras-le-bol exprimant une conscience suffisamment claire de l’arnaque continue que représentent les rapports sociaux existant, il a quelque chance d’obtenir de nouveaux droits, et se donne la possibilité de grossir les rangs d’une dissidence qui fasse véritablement sens, qui soit à la hauteur de la situation, et renverse, un moment au moins, le rapport de force. Début mars, prônant le « dialogue et le respect », François Hollande formule ses craintes : « Rien ne serait pire que l’immobilisme ou de tout mettre en cause ». L’immobilisme : voilà la victoire recherchée par les syndicats étudiants et lycéens ; tout mettre en cause : voilà ce que peut un mouvement qui ne se laisse pas kidnapper par les tactiques et tacticien·e·s syndicaux. Au même moment, Myriam El Khomri lançait à son propre camp une formule que nous devrions pouvoir reprendre à notre compte : « il faut frapper vite et fort, y compris en bousculant ».

#OnVautMieuxQueCa ? Que valons-nous exactement ? Lorsqu’à l’occasion de pareilles réformes, s’affichent sans complexe les ambitions patronales et gouvernementales, il est rassurant de pouvoir constater que nous soyons encore un certain nombre à discerner l’envergure du mépris, de l’insulte et de la provocation auxquels nous avons à faire face. Mais le slogan-hashtag reste terriblement creux si nous restons incapables de donner un contenu sérieux à ce « mieux » que nous estimons valoir. Les larmes que versent médias, patrons et partis de droite suite aux « reculs » de Manuel Valls sauront-elles nous convaincre, à peu de frais, que nous avons pris la direction vers la forme et le degré d’exploitation que nous estimons mériter ?

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