La gentrification des luttes, épisode 1 : Motivé-e-s

Y’a pas d’arrangement, pas de grimaces
Y’a pas d’arrangement, se regarder dans une glace

Pourquoi introduire cette série de textes avec un groupe politique disparu et une association socio-culturelle plutôt méconnue ? Parceque, du moins localement, les Motivé-e-s et le Tactikollectif sont des précurseur·es d’un phénomène que l’on pourrait appeler la gentrification des luttes. L’institutionalisation des luttes, matérialisée par le remplacement dans les mouvements sociaux de personnes en lutte contre l’Etat et la bourgeoisie, par des personnes alliées à l’Etat et à la bourgeoisie [1].
De plus, l’héritage politique des Motivé-e-s continue d’influencer le milieu militant toulousain. On peut par exemple citer le collectif Y’a pas d’arrangement, créé pendant le mouvement contre la loi travail.

Y’a pas d’arrangement est un collectif d’individus qui luttent pour la justice sociale au travers d’actions pacifiques mais offensives, dans un esprit radicalement festif ! [2].

Certaines personnes ayant participé aux Motivé-é-s occupent aujourd’hui des positions de pouvoir à Toulouse. Par exemple, Daniel Welzer-Lang, professeur émérite de l’université Toulouse II-Mirail [3], haut placé dans la hiérarchie de la LDH 31, membre de l’OPP Toulouse [4], mais également un misogyne qui, après avoir construit sa carrière universitaire grâce aux violences faites aux femmes, pratique le chantage et l’abus de pouvoir pour harceler sexuellement des étudiantes, en toute impunité. [5]

Episode 1 - Motivé-e-s

Le groupe Zebda est issu de l’association socio-culturelle Vitécri, créée en 1983 dans le quartier des Izards à Toulouse. L’objectif affiché de Vitécri est alors de faire de l’éducation populaire grâce à l’action culturelle, principalement avec la musique.

Mais loin des ambitions affichées, la réalité est bien différente :

Dépendante des subventions des pouvoirs publics, l’association Vitécri adapte son travail dans les quartiers pour répondre à une prétendue demande sociale. Autrement dit, elle se recadre en fonction des possibilités de financement pour des activités socioculturelles précises, qui s’éloignent de l’idée d’émancipation par l’art du début de l’association. [6]

C’est donc une association qui est censée faire de l’éducation populaire mais qui n’hésite pas à faire de l’animation, ou n’importe quoi d’autre d’ailleurs.

Sollicités par les institutions car faisant figure de « bons » élèves, les salariés de Vitécri développeront des activités « traditionnelles » de l’animation socioculturelle en fonction des possibilités de financement. Du soutien scolaire car étant en Zones d’Education Prioritaires (ZEP), des loisirs dans le cadre des Loisirs Quotidiens des jeunes (LQJ) et des Opérations Prévention Eté (OPE) par exemple. [7]

Magyd se souvient lui aussi de ce tournant dans l’association : « Il nous faut justifier des subventions très vite[...]c’est difficile de justifier par exemple [...] “j’ai pris 6 mois pour écrire un scénar“, “ah ouais c’est bien au frais de…. ?“ Alors que si pendant 6 mois j’ai été au collège nanana, faire une activité pédagogique autour de vidéo et grand-mère ou je ne sais quoi." [8]

On voit bien que le plus important ce n’est pas l’éducation ou l’émancipation mais l’existence de l’association et donc, toucher des subventions.

Il convient de noter que dans les quartiers populaires où les pouvoirs publics envoient Vitécri et Zebda faire de la musique, elle ne l’est pas du tout (populaire). En effet, les jeunes des Izards ou du Mirail écoutent à cette période ce qu’écoutent les jeunes des quartiers populaires partout en fRance : du rap. Or Zebda fait du rock à la Mano Negra.

On se trouve pourtant en plein âge d’or du rap français, dans une ville qui est la 2e place forte du rap "de province" après Marseille, avec des quartiers populaires qui foisonnent de MCs de grand talent, comme la Reynerie qui nous donnera le KDD [9].

Mais c’est bien plus interessant pour les pouvoirs publics de faire la promotion d’un gentil groupe de rock avec un message "positif", plutôt que de rappeurs et rappeuses dont le message est essentiellement "révoltez vous" [10].

La dépendance à l’argent public va cesser, du moins provisoirement, grâce au succès de Zebda.
Dans les années 90 à Toulouse, impossible de les éviter. Le groupe sort en 1992 l’album l’Arène des rumeurs. C’est un grand succès local, confirmé et amplifié avec la sortie en 1995 de l’album Le bruit et l’odeur.
Vitécri peut maintenant se passer des subventions et voler de ses propres ailes.

Vitécri décide donc de rendre les subventions données par la mairie et de stopper ses activités en 1995. Le groupe Zebda permet à Vitécri littéralement de quitter le quartier des Izards, de sortir du circuit traditionnel des travailleurs sociaux [11].

En 1997 Vitécri devient le Tactikollectif, association composée de Zebda et d’autres artistes des Izards, avec à sa tête, Salah Amokrane.

Cette même année, le Tactikollectif et Zebda, avec la collaboration de la LCR, sortent un cd intitulé Motivés, chants de lutte. Le succès du disque est phénoménal, avec 10.000 unités vendues par mois. Impossible de faire une manif sans l’entendre.

« Motivés, c’est plus qu’un succès, c’est un véritable phénomène », affirme Vincent Carayol, responsable du rayon « Rock Français » à la FNAC de Toulouse. [12]

En 1998 le groupe explose avec la sortie de l’album Essence Ordinaire. Classé n°3 au Top 50 en fRance, présent dans le Top 200 durant 89 semaines, et certifié double disque de platine pour 600.000 exemplaires vendus.

En 2001, le Tactikollectif lance une liste "citoyenne" pour les élections municipales. Elle s’appelle Motivé-e-s.

Cette liste associe salariés, demandeurs d’emplois, artisans, étudiants, professions libérales, enseignants, militants associatifs, ingénieurs, employés. Mais aussi « des Français venus d’ailleurs, du Chili, d’Algérie, d’Espagne », comme l’a souligné Michel Desmars. Sans oublier un citoyen britannique. « Une liste représentative de toute la société toulousaine », s’est réjoui Salah Amokrane. [13]

La campagne électorale se joue sur le terrain médiatique, les Motivé-é-s profitant grandement de la popularité de Zebda, multipliant les concerts, jusque dans les bars de la ville, et éditant même une chanson pour l’occasion. [14]

La liste termine 3e au premier tour avec 13.4%, et s’allie au second tour avec le candidat des Verts et du PS. [15]. La droite gagne le second tour, mais grâce à leur alliance avec la gauche cassoulet, les Motivé-e-s ont 4 conseiller·es élu·es à la mairie.
En voici une présentation, dans l’ordre de présence sur la liste :

  • Salah Amokrane :
    Coordinateur général de l’association Tactikollectif
    Membre du Conseil d’administration de Sciences-Po Toulouse
    Conseiller justice sociale et égalité de Benoît Hamon
    Candidat Générations aux élections européennes. [16]
  • Elisabeth Heysch de la Borde :
    "Orthophoniste de 33 ans, membre d’Attac depuis sa création en 1998, cette jeune maman milite pour une réappropriation citoyenne de la politique, fondement d’une vraie démarche participative [17]
  • Michel Desmars :
    Il est passé par FO, à la CFDT, à Alternative libertaire, a fait partie d’un groupe de travail tripartite [18] transformant la SNCF en EPIC [19] ... Retraité de la SNCF, il est maire d’une commune du Tarn depuis 2014.
    « J’ai été à l’Alternative libertaire, puis j’ai tout laissé tomber. Élections, pièges à cons, oui, mais cela a ses limites, il faut bien trouver un débouché politique. Alors, j’observe, et je gère ma petite commune. » [20] [21]
  • RIVIERE Isabelle, 43 ans, demandeuse d’emploi
    On ne trouve absolument aucune information sur cette dernière, pas la moindre trace d’une seule interview dans les médias locaux.
    On peut y voir la preuve de sa non-importance au sein du groupe politique, ou tout du moins de sa non-mise en avant médiatique.

La dynamique de reproduction d’une élite militante se vérifie et se comprend également à la lumière des rapports d’interdépendance extrêmement forts que les Motivé-e-s ont cherché à construire avec la sphère médiatique. [22]

Sur les trois premières places, c’est l’élite associative, l’élite syndicale, et la bourgeoisie avec nom à particule. Et tout ce beau monde se plaît à se penser différent de l’échiquier politique traditionnel, alors que pas du tout.

Leur prétention à agir en dehors du jeu partisan pour introduire des pratiques démocratiques novatrices dans la lutte électorale, se traduit en définitive dans des formes d’action largement identiques aux logiques dominantes observables au sein de l’espace partisan : que ce soit le maintien d’une oligarchie de militants chevronnés contrôlant le fonctionnement du collectif, l’usage stratégique des médias, ou encore l’autonomisation du travail de leurs élus… [23]

Et le reste de la liste ? Lorsqu’on l’examine (disponible dans le torchon fasciste local), on se rend compte que ce qui a été vendu comme "la société toulousaine", c’est en fait la petite bourgeoisie de gauche, avec un peu de pauvres pour faire joli. Ces dernièr·es sont souvent les premièr·es à quitter le navire.

[On constate des] formes de découragement, de désenchantement exprimées rapidement parmi les adhérents des Motivé-e-s les moins politisés ou issus des associations de quartier, qui s’estiment marginalisés dans le fonctionnement du collectif militant ou qui regrettent amèrement l’incapacité du groupe à susciter une intervention politique élargie et durable des citoyens toulousains. Leur déception est à ce titre également largement due de l’adaptation des activités des Motivé-e-s au foisonnement des exigences institutionnelles. [24]

L’aventure des Motivé-é-s durera à peine le temps d’un mandat. En 2008 le groupe politique ne présente pas de liste, en conflit avec Magyd Cherfi qui décide de soutenir le PS [25]. Ce qui est certain c’est que vu la déception qu’a causé leur mandat, la liste n’aurait pas réitéré l’exploit de faire 13%.

En 2017, à l’occasion des élections présidentielles, le Tactikollectif réédite l’album « Motivés, chants de lutte », agrémenté de 4 nouveaux morceaux. La réédition est intitulée « Motivés, y’a toujours pas d’arrangement ». Le CD est accompagnée d’une tournée de concerts à travers la fRance.

Cette même année, Salah Amokrane intègre l’équipe de la campagne présidentielle de Benoît Hamon, aux côtés notamment de Carole Delga, soutien de Manuel Valls lors des primaires du PS [26].

Aujourd’hui le Tactikollectif existe principalement grâce à ce qu’iels appellent de l’éducation populaire, et l’organisation d’évènements culturels pour les collectivités locales. Ses sources de revenu sont donc principalement les subventions et les commandes publiques. [27]
Quand il organise son festival "Origines Controlées", le Tactikollectif est sponsorisé par la Dilrah, la fondation abbé pierre, le département, la mairie, la région, le ministère de la culture, la direction de la jeunesse et des sports, et la préfecture de haute garonne ! Rien que ça !
Quant à Salah Amokrane, entre son salaire de coordinateur général du Tactikollectif et celui de conseiller pour Benoît Hamon, les fins de mois doivent pas être trop dures.

D’ailleurs à propos, l’éducation "populaire" subventionnée, c’est comment ?

Du Taktik à Motivé-e-s, on « commençait à être envahi par les intellectuels, les travailleurs sociaux ou associatifs » tempère Abdel, chômeur, qui participe alors à une « tournée des quartiers ». Problème : les jeunes ne sont plus vraiment perçus comme des acteurs-citoyens conscients, mais comme des gens dont il faut faire l’instruction civique, par exemple pour les inciter à voter. [28]

Pas vraiment populaire donc. De l’éducation sauce MJC. La petite bourgeoisie qui veut « responsabiliser et autonomiser les futur·es citoyenn·es ». Non merci. Pas besoin de « sachant·es » qui viennent dire aux jeunes ce qu’il faut faire (comme voter), et surtout ce qu’il ne faut pas faire (comme se révolter).

En 2001 Salah Amokrane ne parlait ni de racisme, ni de condition ouvrière. Ou si peu. Les motivé-e-s osaient à peine prononcer le nom de "Pipo" Mohamed [29].

Par contre aujourd’hui, Salah n’a plus peur de parler de racisme. Tellement pas peur d’ailleurs qu’il hésite pas à participer au conseil "scientifique" nommé par Macron pour mettre un peu plus de noirs et d’arabes sur les plaques des rues [30].
Il a bien raison, puisque la "lutte" [31] contre le racisme c’est devenu bankable politiquement à gauche. La preuve, après avoir été candidat aux législatives sous l’étiquette EELV en 2017 [32], aux européennes en 2019 avec Génération-s [33], Salah est maintenant sur la liste EELV pour les élections régionales de 2021 [34].

Enfin, ça paye, mais tant qu’on se tait sur le racisme systémique et ses liens d’inter-dépendance avec le capitalisme, qu’on s’interesse au problème que d’un point de vue complètement libéral et républicain. Comme par exemple les contrôles au faciès [35] A part ça, c’est le discours classique du il-faut-revenir-aux-îlotiers-et-à-la-police-de-proximité, répété ad nauseam. La même police de proximité qui a assassiné Pipo impunément.

Alors oui c’est sur, ni les Motivé-é-s, ni le Tactikollectif ne se prétendent révolutionnaires, et encore moins anarchistes. Mais annoncent-iels la "couleur" pour autant ? On ne peut que constater l’inverse.
La couleur qu’iels nous vendent, c’est des tons de rouge, et à la fin on se retrouve avec du rose pâle.

T’es malin t’as le bras long, t’as du talent dans les salons
T’as du goût pour l’apparat, t’as du bagout dans les galas

Notes

[1du moins à une partie de la bourgeoisie

[2composé par le DAL31, Attac31, Nuit Debout, Précaires de l’Education Nationale, CIP-MP, Patrons Solidaires, le Comité d’Action Jeunesse de Toulouse, l’Union des Etudiant-e-s de Toulouse et SUD-Solidaires) et "des personnes motivé-e-s"

[3officiellement université Toulouse II-Jean Jaurès

[4Observatoire des Pratiques Policières

[9Kartel Double Détente, Kappa Double Delta

[10maintenant avec Bigflo et Oli les pouvoirs publics peuvent subventionner sans crainte le "rap" toulousain

[15comme le dit la chanson, y’a pas d’arrangement, mais un peu quand même

[18état-direction-syndicats

[19établissement public industriel et commercial

[25il se place 67e sur la liste de pierre cohen

[27Le collectif se permet en plus d’utiliser des services civiques pour faire tourner la machine. De la main d’ouvre pas cher et exploitable, tout ce que la gauche aime.

[29Habib Ould-Mohamed dit "Pipo", élève du LEP Mirail, lâchement assassiné par la police en 1998, à l’âge de 17 ans

[31les guillemets étant là pour rappeler que ce que fait Salah Amokrane, c’est pas lutter contre le racisme, mais utiliser le racisme et sa position de native informant pour faire avancer sa carrière politique et associative

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  • 6 mai

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    Pour rappel, voir cet article publié en février 2020 A quoi servent les complèments d’infos ?.

    L’équipe de modération de IAATA.

  • 29 avril

    Bonjour, rapport à cet épisode il y a ici 70 heures d’images http://unfilm.org
    Et aussi une tentative de suite avec notamment l’édition d’un bouquin http://unfilm.net
    Merci

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