La nostalgie, le quartier sympa et la dynamique du capital

L’association les voix de traverse a créé, tout récemment,une balade sonore et un web doc qui nous fait découvrir le quartier Belfort àToulouse, ses habitant.e.s et qui touche de prêt la question de la mutation de la ville de Toulouse. L’occasion de reparler du projet TESO, de la valorisation du foncier et de la transformation urbaine.

La ballade sonore
A l’occasion de la Faîtes de l’image qui a eu lieu cette année dans le quartier Belfort, l’association Les voix de traverse offrait 50 minutes de promenade dans l’histoire du quartier Belfort. Le dispositif est simple : un petit appareil, des écouteurs et nous voilà partis à la découverte du quartier et de ses habitant.e.s. Le parcours nous amène de la place Belfort, aux allées Jean Jaurès, nous longeons ensuite les boulevards, remontons Denfert Rochereau, repartons rue Bayard et par des tours et détours nous revenons à notre point de départ. C’est l’histoire du quartier racontée par ceux et celles qui y vivent où y ont vécu. Des prostituées, des commerçant.e.s, des habitant.e.s plus ou moins de longue date. Le sentiment général est la nostalgie d’un quartier vivant, où se côtoyaient dans une ambiance bonne enfant prostitution et petit commerce. Un quartier qui aujourd’hui connaît la grande distribution et l’anonymat vécu sur le mode de la résignation « On ne peut plus revivre dans les villes comme un petit village » dira une habitante [1] ou encore « c’est une question d’années mais faut que ça bouge » [2]. Cette balade est instructive sur bien des points, sur l’histoire du quartier bien sûr mais aussi sur ce fameux sentiment du « c’était mieux avant » qui va souvent avec « mais bon faut bien que ça change ». Mystification d’un passé révolu et naturalisation d’un présent qu’on ne contrôle pas.

Image issue du webdoc "les voix de traverse" - 308.7 ko
Image issue du webdoc "les voix de traverse"

Gentrification
Le mot est lâché assez vite dans la balade sonore, le quartier connaît un processus de gentrification. On comprend qu’une nouvelle population vient s’installer et change peu à peu l’ambiance du quartier mais cette information se superpose avec le changement inexorable qui remplace l’épicier du coin et le boucher du quartier par Lidl, pas vraiment gentry quoi…Et puis plus loin on entend des voix pour dire que cette population arrivant ici, avec des envies de convivialité, relancent la vie de quartier. Pas facile à comprendre, cette dynamique où la nouvelle population vient et joue le même air de la nostalgie que l’ancienne.
Littéralement « gentrification » signifie le remplacement d’une population plus pauvre au profit d’une plus riche, c’est la conséquence de la dynamique de valorisation du foncier. L’équation est simple, là où l’habitat est dégradé, le foncier est bon marché et il attire les investisseurs petits et gros qui auront soin de valoriser leur capital :
- soit pour une mise sur le marché, ce sera alors vente à la découpe pour l’habitat et l’investissement ; cela peut amener une population étudiante ou de jeunes couples.
- soit des propriétaire habitants qui vont contribuer à restaurer l’image du quartier par la rénovation du bâti.
Pour autant cette dynamique de valorisation du foncier ne peut pas seule expliquer la transformation du quartier, d’autant que les classes moyennes et la petite bourgeoisie sont parfois les principaux défenseurs de l’identité « populaire » du quartier. « Populaire » renvoyant ici basiquement à ce petit commerce, à la proximité et à la convivialité… Quelque chose à mi chemin entre Amélie Poulain et un film de Jacques Tati.

La transformation urbaine
Faisons un petit détour par un autre quartier« rénové » [3] : le quartier St George,devenu depuis la place occitane. 6 hectares, 269 immeubles, 1359 familles : Il a fallu près de 20 ans entre la décision de raser le quartier et la réalisation de la place occitane. Le pouvoir a le luxe du temps en plus de celui de la force. Le quartier comptait 10 bistrots, 7 boucheries, 2 poissonniers, 15 épiciers, 2 débits de vin à la tireuse ou on pouvait se jeter un godet, une vingtaine d’hôtels et meublés dont certains utilisés pour la prostitution… des repasseuses, des corsetières, des chapeliers, des fabricants de bonbons, des menuisiers, des plombiers, des fumistes, des imprimeurs, des cordonniers, des serruriers, des charboniers, des brocanteurs… 257 activités économiques sur cinq rues… C’était encore un lieu où l’on habitait là où l’on travaillait. C’est ça qui fait la trame d’un quartier populaire où l’on passe du temps là où l’on habite. [4]
C’est ça que cherchent désespérément des personnes à qui le capital ne laisse pas le choix que d’avoir une vie éclatée, zonée entre travail, loisirs et commerce, comme la ville… Du coup forcément la ville nous devient étrangère parce que entre valorisation du foncier et dynamique du capital qui sépare toujours plus la vie et le travail et fait de la ville une simple marchandise.
On l’entend très nettement dans le webdoc associé à ce projet de balade, y’avait du monde qui travaillait dans le quartier Belfort et qui y vivait, en premier lieu les prostituées qui achetaient souvent des appartements dans le quartier. Il y avait aussi peut-être une moins grande distance sociale, une moindre empreinte d’une vision de la réussite en col blanc, qui rendait les petits métiers, dont la prostitution, beaucoup plus acceptés et acceptables…

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Image issue du webdoc "les voix de traverse"

ville entreprenariale
Pour conclure, il faut replacer ce quartier dans une dynamique plus large qui grignotte notre vie et notre ville. Le centre ville de Toulouse est de plus en plus déstiné à être une vitrine, au propre comme au figuré. Une vitrine d’une métropole dynamique qui attire l’investisseur, qui n’attend que le TGV pour se muter en véritable capitale d’une grande région. Vitrines de commerces de plus en plus souvent franchisés par des grandes marques entourées de bars lounges et de restos à salades ou à sushis. Si la dynamique du capital a quelque chose d’inexorable elle ne vient pas non plus de nulle part. La ville est passée en mode auto promotion depuis un bon moment, la compétition est le moteur de la recherche permanente de valorisation. Organisée en Métropole elle se doit de capter l’activité pour produire un maximum de valeur et se retrouve en concurence dans "l’attractivité". David Harvey [5]
a très bien décrit cette situation qu’il a nommée ville entreprenariale :

le nouvel entrepreneurialisme urbain repose généralement sur le partenariat public-privé : axé sur l’investissement et le développement économique, il a pour objectif politique et économique immédiat (mais nullement exclusif) la construction spéculative de sites plutôt que l’amélioration des conditions au sein de territoires particuliers. (...) Les PPP (…) ne sont rien d’autre que des subventions versées aux consommateurs les plus aisés, aux grandes entreprises et aux instances de commandement dans le but de les inciter à rester. Tout cela se fait aux dépens de la consommation collective locale de la classe ouvrière et des pauvres.

A nous de savoir comment on pourra faire front commun contre cette dynamique. Parce que écouter les autres est certainement un bon point de départ pour faire ensemble, écoutons déjà Les voix de traverse pour ajouter à notre compréhension de ce qui se passe dans cette ville. Et poussons plus loin, en questionnant, en documentant, en retraçant l’histoire d’une ville qui change contre nous, et dont certains veulent faire passer le changement pour inéluctable.

P.-S.

Un docu audio faisait déjà un jolie tour du quartier plus du côté Bonnefoy. À écouter ici : "un train peut en cacher un autre"

Notes

[1sur le site internet, la pastille sonore : l’évolution du quartier

[2idem

[3comprenez rasé et reconstruit

[4Extrait de petites histoires d’une ville qui change #6 le musée ou l’oubli.

[5« Vers la ville entrepreneuriale. Mutation du capitalisme et transformation de la gouvernance urbaine. » pp. 95-131David Harvey (1989) traduit de « From Managerialism to Entrepreneurialism : The Transformation in Urban Governance in LateCapitalism », Geografiska Annaler B,vol.71, n°1, 1989. in Cécil Gintrac et al. Villes contestées la découverte 2014

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