"Les féministes détestent la police"

A l ’approche du 25 décembre, emblème d’un ordre religieux s’étant illustré dans l’enfermement des corps et du sexisme, voici un récit de participantes à la manif nocturne du 25 novembre 2017.

Vendredi 25 novembre.

Depuis 1999, cette date est officiellement décrétée journée pour l’élimination de la violence faite aux femmes. L’ONU a concédé ce geste en mémoire du massacre le 25 novembre 1960, des sœurs Mirabal, ou Papillons de leur nom de guerre, qui avaient lancé le mouvement du 14 juin en république dominicaine contre la dictature policière de Trujillo.
C’étaient des femmes mais surtout des militantes contre la dictature, plusieurs fois emprisonnées qui, ne cessant pas pour autant leur combat clandestin, furent assassinées ce jour là, sur une route de montagne.
Il est d’usage que les commémorations servent de fosses communes de l’histoire, mais il faut saluer le tour de force qui a fait de ce jour une ode aux victimes domestiques. Rien qui puisse évoquer dans la manifestation officielle du jour la mémoire des femmes combattantes. Encore une fois la campagne exhibe ses corps de femmes victimes. C’est à la condescendance des hommes et leur force de frappe qu’est adressée cette campagne. L’assignation à être femme a bien son cortège de douleur quotidienne et de violences mortelles mais comment se retrouver dans le cortège du jour menant à la plaque commémorative du maire, petit cacique local versant une larme pour les femmes victimes de violence machiste, heureux surtout de rappeler qu’il contrôle la ville, caméras, police montée et rafles régulières à l’appui.

Ce même jour, un appel à manifester à 19h, a circuler dans les rues de Toulouse :

Dans la rue comme ailleurs, nous sommes tous les jours confronté.e.s au sexisme. De la « simple » remarque sur ton physique, ta tenue... à l’agression, au viol et au meurtre, on nous renvoie sans cesse à notre statut d’objet. A regarder, admirer, dénigrer. A agresser, posséder, tuer.
On apprend petit à petit à se blinder. On élabore des stratégies individuelles. On fait l’autruche. On s’écrase. On dénigre les autres concerné.e.s en pensant que c’est la solution.
Mais on se sent seul.e. Dépourvu.e.
Le 25 novembre est la journée mondiale contre les violences faites aux femmes, aux meufs, aux personnes trans, aux personnes intersexes, aux gouines, aux travailleuses du sexe ...
(…) Augmenter la présence policière n’est pas la solution pour contrer le harcèlement de rue.
N’en déplaise au gouvernement et ses politiques sécuritaires et racistes.
Les flics comme les machos et les fachos c’est hors de nos vies !

19h.
Il fait déjà nuit. Nous sommes environ 300 à François Verdier à avoir répondu à cet appel nocturne. Sur la place il y a du monde. Les regards se croisent, se cherchent, ça discute, ça se marre. Une batucada est là, des pancartes, 2 banderoles, des bandes, un crew de sorcières, des duos, des solos. La manif est en mixité choisie, et ça donne plutôt la patate de se retrouver avec tant de meufs dans la rue.
Et ce soir nous constituons une foule là où d’ordinaire beaucoup d’entre nous se trouvent seules : seules face aux coups, aux insultes, aux regards, aux injonctions. Une foule qui cherche à prendre la rue, à se rendre visible, à trouver de la force, ensemble. Et ce d’autant plus à l’heure où les médias et le pouvoir s’emparent de toute part des questions posées par la déferlante du #balancetonporc. Nous sommes aussi là pour faire entendre des voix discordantes aux discours officiels qui considèrent que, pour empêcher le harcèlement, il faudrait plus de flics, plus de lois, plus de justice. Comme si on ne nous l’avait pas déjà faite celle là. Balancer des lois sécuritaires pour renforcer l’emprise sur nos corps et nos vies. Légiférer pour mieux contrôler.
Les forces de répressions sont elles aussi au rendez-vous. Nous notons particulièrement la présence de camions de CRS, d’une équipe de la Bac et d’un petit flic à lunettes qui semble être le chef.
Les baqueux jouent les caïds, ils se tiennent proches de la foule, trop proches et nous regardent, goguenards. On sent bien qu’ils ne nous prennent pas vraiment au sérieux, que leurs petits esprits voient en nous une foule de « bonnes femmes » bien inoffensives. Imaginer autre chose leur est presqu’impossible. Tant pis pour eux, leur médiocrité ne s’arrête pas là. Pas étonnant que la situation leur échappa ce soir là.
Le chef s’approche de nous. Il vient clairement pour nous mettre la pression. Il nous dit quelque chose du genre « si tout ce passe bien, ça se passera bien ». En gros restez à votre place et tout ira bien. Le ton est donné. Et c’est bien ce symbole social attaché aux femmes, images de victimes ou symbole de paix, et surtout de l’impuissance, dont nous nous jouons ce soir.

19h30.
Le cortège se met en marche. Il y a de l’ambiance, la batucada s’élance. Une des banderoles se positionne devant les flics qui marque une séparation entre eux et nous. Nous prenons la rue, ils prennent les trottoirs – mais pour combien de temps ?
Les chants commencent, les slogans résonnent. « Fières, vénères pas prêtes à se taire ». « Ta main sur mon cul, mon poing dans ta gueule ». « Les féministes détestent la police ».
On continue dans la rue Riquet. Ça chante, ça crie, ça s’arrête quand l’une de nous sort de ses poches une bombe pour repeindre les murs. Le cortège s’arrête, les flics nous collent décidément bien trop aux fesses.
La rage monte de se sentir regardées de la sorte, de les sentir si proches, si confiants.
Un pointe de provocation. Et du mépris, comme une négation. La négation de notre existence.
Face à cela on ressent un besoin d’affirmation. Que le rapport de force s’inverse, véritablement. Que nous soyons là, puissantes.
Et oui, ce soir la manifestation sera joyeuse et déterminée.
1er round, rue Riquet. La manif s’arrête. Les flics sont décidément bien trop proches. Nous chantons, crions. Quelques jets de tampons. Ils finissent par reculer.
2ème round, rue Gabriel Péry. Une brigade de flics tente de rentrer dans le cortège sur le coté, on a l’impression qu’ils veulent choper quelqu’une. Très vite ça s’interpose, on ne les laisse pas faire. On se bat, coups de poings, coups de pieds dans les boucliers, on hurle, « cassez vous, cassez vous ». Ça dure quelques instants (1 minutes, 2 minutes ? Le temps s’arrête dans ces moments là). Finalement ils s’en vont. Sans avoir chopé personne. Victoire.
3ème round, On danse, on chante. Une enceinte auto-alimentée vient nous faire danser en passant du gros Hip-Hop. On bouge nos bouls sur Shay & Princess Nokia « Laisser nous mener la vie qu’on veut.. » qu’on pourrait d’ailleurs conjuguer de manière plus affirmative : on mènera la vie qu’on veut. Pas besoin d’accord. On ne demande rien, on prend.
4ème round, La manif arrivera jusqu’à Jean Jaurès, fin de la manif autorisée. Entre temps on aura joué avec des poubelles, continué de marquer la rue par des tags et des chants, balancer deux trois trucs sur les flics. On devrait s’arrêter là. Le petit chef des flics nous le signifie à plusieurs reprises. Mais on ne l’entend même pas. On est trop bien toutes ensemble dans ces rues. Si bien qu’on décide de faire durer ce moment en s’engouffrant sur les allées, direction Jeanne d’Arc. On sent une certaine panique dans les rangs de la police. Ils tentent de nous arrêter, nous gazent à plusieurs reprises, empêchent des personnes d’entrer dans un Monop’ pour s’acheter des canettes. On sent quelque chose comme une impuissance, un désarroi et donc une manière de se redonner de la consistance en nous insultant ou en usant de leur force contre nous. Mais rien ne nous arrête. Ils nous repoussent des grandes avenues, nous prenons la rue Bayard. Nous sommes lancées, nous sommes bien.
Là on discute « qu’est ce qu’on fait, où on va ? ». On prend une rue adjacente, certaines nous crient de revenir, « c’est pas une bonne idée on va se faire coincer dans les petites rues ! ». Ok on revient sur nos pas. Ça fait plaisir cette organisation circonstancielle. On est un peu en pression mais l’ambiance reste bonne, on ne se laisse pas envahir par de désagréables affects. Quelques vitrines font les frais de notre passage. Finalement on arrive jusqu’à la gare, on bifurque le long du Canal. Les flics viendront nous bloquer l’accès au pont. On décide de faire demi-tour. On entend des « Dispersion, allez on se casse ! ». Et voilà que ça part en courant, toujours joyeusement, on zizague entre les voitures, on s’échappe, on s’échange des sourires en se disant à la prochaine.

Qu’est ce qui a fait qu’on a réussi à faire ça ? A se tenir ensemble, à cracher sur eux toute notre rage, à foncer pour se battre à visages découverts ? Est ce qu’on avait peur ? Une partie de la réponse pourrait être qu’à ce moment là on avait confiance. On se sentait tenues. On avait confiance en notre force. Il y a eu deux arrestations ce soir là, et les gardes à vues ont duré jusqu’au lendemain soir.
C’est pas rien de pouvoir faire ce pas. Ça vient dépasser des limites. Pas seulement celles bien visibles d’un cordon de flics qui matérialise une forme de répression. Ça vient aussi briser les limites que l’on a intériorisées. Ça vient nous prouver qu’on est « capable de ». Et qui dit capable une fois, dit capable deux fois, trois fois… Et c’est cette puissance collective qui vient nous redonner aussi une puissance individuelle. Qui donne même à un tampon le devenir d’une arme par destination. La subversion est à portée de main, il nous suffit d’un peu d’imagination.

C’est un pas refait déjà des milliers de fois, c’est ce que nous referons avec joie. Ne pas être là où on nous attend. Ce soir là nous avons rendu hommage à celles et ceux qui se battent, s’organisent contre cette répression intime qu’on connaît jusque dans nos désirs, dans nos lits, dans cette définition qu’on nous colle avant même de savoir qui on est.

Les femmes ont historiquement été si bien écartés de toute possibilité de se défendre qu’elles ont fait de leur mouvement un laboratoire extraordinaire pour s’armer de mille manières et faire d’aiguilles à tricoter, de leur chants et de bien d’autres choses des menaces nouvelles. Nous nous cherchons dans ces moments là, de manif et de chants, de confrontations et de regards complices avec les femmes et tout ceux qui nous saluaient sur leur passage, celles qui battaient des mains en nous croisant, en nous remerciant de sortir du silence.
Nous nous trouverons encore. A bientôt.

Las mariposas (sœurs rebelles).

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