Métro, McDo, comico

Le 3 mai pourrait marquer un tournant au sein du mouvement social toulousain autour de la loi El-Khomri. Suite à l’évacuation brutale d’un McDonald’s occupé, un vent de radicalisation a soufflé sur la Place du Capitole. Avant de se heurter à la triste réalité d’une époque. Récit et brève tentative d’analyse.

Mardi 3 mai. L’ignominieux projet de loi sur le travail est examiné à l’Assemblée Nationale. Plusieurs actions ont déjà émaillé la journée : opération métro gratuit aux Arènes, visite de la permanence d’une députée socialiste, manif, rassemblement au Conseil Départemental, annulation d’une visite officielle de Jean-Luc Moudenc. Et pourtant, celle-ci est loin d’être finie.

Nuit Debout [1] appelle à une action à 18h30. Étant à mille lieux de leur culture politique, mélange de citoyennisme petit bourgeois et de pacifisme aveugle, nous snobons la plupart de leurs rencontres. C’est stupide ; si nous ne nous rendons pas aux rassemblements de Nuit Debout, pourquoi Nuit Debout nous ressemblerait-il ? Après tout, il n’est gravé dans aucun marbre que ce mouvement d’occupation des places doive rester stérile jusqu’à sa mort.

Nous nous rendons donc à Jean Jaurès à l’heure indiquée sur La Dépêche, qui a pris la drôle d’habitude de relayer promptement tous les rendez-vous de la commission action de Nuit Debout (pour mieux les diffamer par la suite... [2])

On comprend rapidement que l’action a pour cible le McDo du Capitole, où des centaines de personnes ont déjà pris place du rez-de-chaussée au deuxième étage dans une ambiance survoltée. Depuis la rue Lafayette, on les entend déjà s’égosiller : « Travaille, consomme, et ferme ta gueule ! » On est impressionnéEs par le nombre de personnes qui ont répondu présentes à l’appel.

A l’intérieur, c’est rigolo ; ça boit, ça fume, ça chante. Nous, on pille un présentoir et on distribue les muffins et les autres cochonneries qu’il contient. Le citoyennisme de certainEs atteint de niveaux tels qu’illes ne peuvent s’empêcher de les ramener docilement au comptoir. C’était pourtant pas faute d’avoir retourné les caméras vers les murs...

On va tenter de parlementer avec les travailleur.ses, qui continuent leur labeur malgré la fermeture du guichet : « Vous voulez pas en profiter pour faire une pause ? » L’un d’entre elleux nous répond un laconique : « Je suis au travail, je travaille. » Pour lui, c’est trop tard.

Mais d’autres finiront par taper dans leurs mains avec la foule quand elle scandera ses refrains favoris. En même temps, que peut-on attendre de salariéEs surexploitéEs (pléonasme) à qui l’on déclare arbitrairement que leur McDo est en grève ? Bien que leur place soit tout naturellement à nos côtés, cette action s’est décidée en dehors d’elleux, et elle aura pour seule conséquence des heures supplémentaires non payés passées à nettoyer les traces de notre passage – c’est une ex-esclave de l’enseigne qui nous l’assure. Effrayé à l’idée de perdre un seul gramme de plus value, le manager du McDo enverra d’ailleurs ses employéEs faire la plonge en cuisine.

A l’étage, l’ambiance est bonne aussi. Des kilos de confettis jonchent le sol, et ça convoque des AG à tout va pour voter la prolongation de l’occupation et ses modalités ainsi que la définition des revendications (le retour de l’électricité sur la place du Capitole étant un leitmotiv). Les murs, quant à eux, se mettent à formuler des demandes plus réalistes, telles que le retrait du CPE, ou le retrait du travail tout court.

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Bien qu’ils ne soulèvent pas d’objections sur le moment, ces tags fait seront l’objet de bien des débats a posteriori. Ces « dégradations » seront accusées de « prendre une action pacifiste en otage », par des genTEs un poil trop réac (mais heureusement minoritaires) pour se rappeler que les tags, c’est comme les confettis : ça se nettoie. Un type de l’orga préviendra même que le prochain écart donnera lieu à une expulsion manu militari par le service d’ordre. Il ajoute : « Si vous voulez faire de la casse, allez rejoindre les totos et les appellistes (sic) ! »

Parce qu’on n’a pas envie de partir tout de suite à la recherche du Comité Invisible, on se dirige vers la fenêtre, où un petit groupe s’affaire à envoyer des avions en papier. Illes visent les flics, et pour cause : chacun de ces projectile artisanal contient un petit mot à leur attention, comme par exemple « Les CRS sont-ils prêts à mourir pour le parti socialiste ? »

Un mec muni d’un gilet jaune et d’un mégaphone vient nous expliquer la situation : on occupe jusqu’à l’expulsion musclée des flics, « le but étant de faire de belles images. » Hum hum, ça vend du rêve, mais on décide de sortir du studio photo pour se retrouver place du Cap’.

Aux alentours de 20h45, les keufs lancent leur intervention. Avec la finesse qu’on leur connaît, ils commencent par gazer méthodiquement la foule, puis explosent les portes vitrées du McDo pour y pénétrer. Bizarrement, le slogan « CRS, tendresse » ne calmera pas l’excitation de la meute : elle a déjà senti l’odeur du sang. Dans la jouissance propre à tout déchainement de violence collective, ils feront ce pour quoi ils sont payés : brutaliser, terroriser, ouvrir des crânes. Bref, du maintien de l’ordre.

Armé d’un Cougar, un CRS tire sur la foule par la fenêtre du premier étage. La place du Capitole est noyée sous les lacrymos. Des centaines de personnes y errent, hagardes. La Dépêche fait état de tirs de flashball. Le choc se lit dans les regards. Et pour la première fois depuis le 32 mars, je sens la possibilité qu’enfin la Nuit Debout déborde de son lit. Il n’est pas besoin de sonder la place pour comprendre que jamais la mixture sociale-démocrate qui demandait des bisous aux CRS quelques minutes auparavant n’a été aussi proche de se joindre à la marge la plus radicale du mouvement social dans lequel elle s’inscrit.

Une cible logique se dégage : aller au commissariat exiger la libération d’un camarade de la CGT qui vient d’être embarqué. Mais une vague de pessimisme s’empare de moi. Les organisateur.ices de l’action chapeautent tout et semblent jouir d’une influence considérable. Quelles sont les chances que l’on ait la moindre emprise sur ce qui va se passer maintenant ? Quelles sont les probabilités que l’on rallie une majorité des genTEs à l’option la plus offensive qui se présente à nous, quand on sait que l’orga va faire tout ce qui est en son possible pour désamorcer la prometteuse colère qui nous traverse ? Une sorte d’AG se réunit ; va-t-on encore parler jusqu’à ce que mort s’en suive ?

Miraculeusement, personne n’a envie de perdre son temps en débats stériles. On veut aller au comico. Des types de Nuit Debout proposent évidemment d’y aller en métro. Ils se font remballer direct. Un d’entre eux nous dit avec tout le mépris du monde : « Vous l’aurez, votre manif sauvage, de toute façon y’a que ça qui vous intéresse ! ». Il ne croit pas si bien dire. L’AG n’a pas duré cinq minutes que tout ce beau monde se dirige d’un pas déterminé vers la rue du Taur, faisant fi du mortifère rituel du vote.

Commence la plus belle manif sauvage que ce long mois de mars n’ait jamais connue. Au moins 200 personnes se dirigent vers le Canal du Midi comme un seul homme. Je repense à cette phrase qui résonnait il y a peu dans un amphi de Tolbiac à propos de la loi El-Khomri : « Il nous manquait réellement un petit quelque chose pour faire précipiter à grande échelle tout ce qui est en suspension depuis si longtemps » [3]. Les flics ont cru nous briser en nous tapant dessus : ils n’ont fait que nous constituer en force collective. Me voilà à hurler « A bas l’Etat, les flics et les patrons » avec des daronNEs de la Nuit Debout. Et enfin le slogan « Tout le monde déteste la police » commence à contenir un début de vérité. Le cortège libère une incroyable impression de puissance, les rues semblent trop étroites pour la contenir.

La traversée d’Arnaud Bernard est tout aussi mémorable. On chante « Arnaud B., avec nous ! », « C’est pas les immigrés qu’il faut virer, c’est le capitalisme et l’État policier » … et pourtant. PasséEs le rond-point, on réalise que l’on a perdu les deux tiers des effectifs. L’incompréhension est totale. C’est vrai que les flics ont fait leur apparition en masse au niveau de l’avenue Honoré Serres, alors qu’ils se contentaient de nous suivre jusque là, ils commencent à mettre la pression en remontant sur les côtés. Mais enfin, aucune casse n’a eu lieu, aucun pétard n’a été lancé, pourquoi autant de genTEs se sont-illes désolidariséEs du cortège ? Que cela nous serve au moins de leçon ; ce n’est pas en restant sages que l’on grossit les rangs.

ArrivéEs au commissariat, nous ne sommes plus bien nombreux-ses, 80 peut-être. Une nasse filtrante se resserre immédiatement autour de nous. Les LBD s’alignent à côté des Cougar. La BAC multiplie les intimidations.

La chute est terrible : soudain, nous ne sommes plus que l’ombre de nous-mêmes. C’est la peur qui domine désormais. Cette peur qui isole, nous renvoie à nos phobies, à nos corps pris dans leur inexorable individualité.

C’est un fait : l’état d’urgence s’est infiltré jusque dans nos têtes. Alors même que nous n’avons rien à nous reprocher, nous nous sentons comme des braqueurs.ses de banque en fuite. Et, de fait, par petits groupes, nous fuyons.

Il fut un temps où aller exiger pacifiquement la libération d’un camarade interpellé lors d’une action non-violente faisait partie des choses qui se faisaient. Il semble que ce temps soit révolu.

Nous sommes en mai 2016 et le gouvernement d’un président à 13% dans les sondages tente de profiter d’un état d’urgence post-attentats pour faire passer une loi dont 74% des françaisEs ne veulent pas [4]. Nul besoin d’avoir suivi des études de sciences politiques pour comprendre qu’un tel projet ne devra son salut qu’à la violence. L’État policier n’est plus qu’un slogan, il se réalise sous nos yeux, dans une accélération de l’Histoire dont on ne prend la mesure que de manière épisodique et parcellaire. Plus grave, il fait de nous ses propres auxiliaires. C’est quand une puissance de 200 âmes se métamorphose en 80 individus qui s’auto-dispersent sous le simple effet de la peur que l’on fait l’expérience sensible de ce changement d’époque.

Notes

[1Plus précisément l’action est organisée par le collectif « Y’a pas d’arrangement ! », regroupant le DAL, la Coordination des Intermittent-e-s et précaires, des lycéen-nes, des étudiant-e-s, des genTEs d’ATTAC et de la CGT… Bref, les « adeptes » de Nuit Debout, comme aime à les appeler La Dépêche.

[2Dans un article, au détour d’un paragraphe qui contient au moins autant de mots que de mensonges, le torche-cul écrit : « Le McDonald’s du Capitole a été pris pour cible. Plusieurs manifestants ont envahi les lieux et tenté de se barricader à l’intérieur. Personnels et clients ont dû être mis à l’abri par les policiers tandis que des dégradations étaient commises. »
Dans un article publié le lendemain et intitulé « Les images du Mc Donald’s saccagé mardi soir par les Nuit Debout place du Capitole », une vidéo s’attarde sur les dégâts, sans préciser bien sûr qu’ils sont pour les plus graves le fait des forces de l’ordre.

[3Il s’agit de Lordon le 30 mars dernier : http://www.dailymotion.com/video/x40ymf3

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  • 6 mai 2016

    Ce serait bien d’arrêter les slogans trop méchants aussi, comme « à bas l’état, les flics et les patrons », c’est pas très sympa pour la CGT qui risque un procès pour incitation à l’insurrection armée de groupes révolutionnaires. Le mieux serait d’ailleurs de toutes et tous se taire et d’attendre bien sagement les « consignes » de tous ces salopards.

    Non mais je rêve…

  • 5 mai 2016

    Je n’aime pas le ton condescendant et patriarcal employé dans l’article vis à vis de nuit debout, ras le bol de ses donneurs de leçons qui savent et font mieux que tout le monde et traite les organisations démocratiques de réactionnaire.
    En même temps quant on est minoritaire et incapable de mobiliser les nombreux gauchistes et autres utopistes, on n’agit aux abords de tout rassemblement citoyenniste pour les attirer et les corrompre à une idéologie d’un autre temps ou des actions infantiles ou vers un énième chienlit.

    Tout cela pour dire que les assos, syndicats ne sont pas là pour se donner des sensations contre la Police, ni pour obtenir des subventions, elles sont là pour demander le retrait de la loi travail et son monde, dénoncer les exils fiscals et bancaires par la désobéissance civile et la mobilisation.
    Mais cela la personne qui a rédigé l’article s’en contrefout et n’en parle pas (comme tous les médias d’ailleurs) au nom d’un refus envers toute autorité.
    C’est pourtant cela qui nous conduit dans le mur, à un monde régit par la corruption et les intérêts personnels ou idéologiques, c’est ces clivages qui permettent l’enrichissement abusifs de quelques uns et la précarité et la répression silencieuse pour les autres.

    Tristanof

  • 5 mai 2016

    S’ils veulent arrêter des gens, tags ou pas, ils le feront...quant à la presse, on voit bien qu’elle parle d’une opération de saccage du mcdo (en omettant de préciser que les flics y sont peut etre pour quelque chose), donc à partir de là, on n’a rien à attendre d’elle.

  • 5 mai 2016

    Pour info, les tags etc...sont à éviter parce que la presse en profite pour parler de "dégradations" dès lors qu’il y en a, et c’est pas sympa pour le DAL etc...qui risquent un procès parce que des gens respectent pas la consigne.


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