Note et critique sur l’exploitation audio-visuelle des violences policières

Écrit qui tente de tracer les limites des politiques de vibilisation des violences policières et notre rapport à ces images qui ne cessent de s’accumuler, mais aussi l’urgente nécessité de stratégies contre l’organisation policière de nos vies.

Le confinement généralisé rend une nouvelle fois visible l’inégale distribution quant au non-respect de certaines décisions gouvernementales. La tranquillité avec laquelle la police exécute ces taches ne nous étonne plus. Nous entrons toujours un peu plus dans une phase de feuilleton des violences policières. Les jours passent et les agressions se répètent, inlassablement. Jusqu’à quand cette massification spectaculaire ? Jusqu’à quand la nécessité d’une accumulation d’images qui nous montrent leurs exactions ? Toujours de nouvelles images qui nous font dire « plus jamais ça » pour que les suivantes nous fassent mentir et que l’on répète de nouveau « plus jamais ça ». Anesthésiés.

Ici, circule la question fondamentale de notre rapport aux images, de ses usages mais aussi et plus particulièrement de nos pratiques populaires quant à la visibilisation de l’ethos policier. Du don, du vol et de son exploitation. De la diffusion de violences policières, nous allons essayer de voir ce qui peut se jouer à nos dépends, mais aussi de penser ce que nous pouvons créer en contrepoint.

Article initialement paru sur www.fractaledit.wordpress.com

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« Mais peut-être faut-il s’exprimer tout autrement. Si la pensée retombe dans ses affirmations traditionnelles, c’est qu’elle ne veut rien risquer d’elle-même en présence d’un événement ambigu dont elle ne réussit pas à décider ce qu’il signifie, avec sa face terrible, avec son apparence d’absolu – événement démesuré, mais démesurément vide, dont elle ne peut rien dire, sinon cette banalité : qu’il vaudrait mieux l’empêcher. »

Maurice Blanchot, L’Amitié.

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Le confinement actuel ne fait que confirmer le traitement policier de certaines populations en France. Nous continuons de voir ce qui se joue médiatiquement concernant la diffusion des violences policières et de ce qui se déroule lors de manifestations, d’émeutes, de sorties quotidiennes et banales… L’image joue le rôle de preuve, ce qui permet à certains individus habituellement peu enclin a dénoncer la police de le faire grâce à la diffusion de ces séquences audio-visuelles. On massifierait avec la preuve comme outil de décision et les politiques de visibilisation se suffiraient à elles-mêmes. Le bal des hypocrites s’agrandit et nous voilà bien heureux d’apprendre que même nos ennemis sont devenus nos alliés. Offusqués que leur République ne soit finalement qu’une image d’Epinal. Ce qui nous permet de s’intéresser aux réelles intentions de leurs défenseurs. En creusant un peu plus, on se rend compte que nous trouvons chez ces alliés de circonstances des individus qui désirent non moins l’annulation de ces violences que leurs déplacements (accentuations/essentialisations) chez les individus « légitimement » violentés par ce pays : pauvres, voleurs, noirs, arabes, fous, gays… mais aussi le retour fantasmé d’une police plus républicaine. En somme, une police dans le dialogue et la prévention : le modèle à l’allemande. Que la punition soit méritée. Le désir d’une police plus juste n’est que le déplacement des violences qu’elle commet sur des populations jugées féroces, déviantes, viles… qui nuisent à l’ordre public. De la critique progressiste et libérale de la police. Il y a ceux qui méritent un traitement particulièrement violent, dur et juste et d’autres qui peuvent s’en passer. Au fond, la conservation de la police.

Pendant ce temps, les flics continuent de jouer aux cow-boys dans les fameux territoires perdus de la République. Un peu partout, ça se révolte contre le traitement classiste et raciste quotidien et le plaisir qu’ils prennent à détruire des vies. Malgré tout, un certain public continue de se faire croire à lui même, que finalement, la police est un instrument de pacification nécessaire et que quelques flics mal-intentionnés nuisent à la bonne réputation de l’institution policière. Leur Etat de droit, leur démocratie, leur République sont des simulacres si on est un tant soit peu honnête avec soi-même et qu’on cerne que c’est bien leurs présences qui débouchent sur ces différentes exactions et non leurs mésemplois. Inversement, nous sommes toujours un peu plus nombreux chaque jour à voir ce qui se passe. On s’informe, on dispose de tout un tas d’images. L’autoritarisme répressif français crève les yeux. Mais si seulement cela suffisait. Si seulement les multiples preuves allaient faire cesser d’elles-mêmes les différents fondements de l’ordre policier. Derrière les différentes politiques de visibilisation et de mise en lumière se cachent une face sombre dont il faut comprendre les rouages et les enjeux.

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À force d’exiger des preuves et des images, nous en oublions presque toutes les violences institutionnelles qui existent en dehors de la diffusion et la visibilisation de ces preuves. Attendre des images, voilà bien le jeu de la société spectaculaire et de la preuve par l’image. Inébranlable croyance. Vous n’avez rien ? Nous ne vous croyons pas. Voilà ce qu’on rétorque aux individus victimes de la police qui alertent sur leurs conditions d’existences depuis des décennies et des décennies. Et même si vous avez des vidéos, nous remettrons toujours vos images et vos paroles en question. Comme si ces vidéos allaient suffire d’elles-mêmes. Vous n’avez pas d’images, dégagez. Vous avez des images, nous les nierons et les retournerons contre vous. Nous voyons bien que diffuser ne suffit pas. Cela se retourne même contre les individus que ces vidéos sont censées défendre. Nous disposons d’une preuve et nous avons la preuve que vous cachez ou manipulez des choses.

Si la police bénéficie d’un arsenal d’images à l’aide de caméras provenant de ses propres services, nous ne devons pas oublier que la preuve, qui doit jouer un rôle pour la construction de nos savoirs, exerce aussi une forme de savoir/pouvoir pour nos adversaires, et donc de la police. Susan Sontag nous le rappelle avec ces mots :

« la fourniture de pièces à conviction constitue une des applications utilitaires de la reproduction photographique. Utilisées pour la première fois par la police parisienne pour traquer impitoyablement les communards, en juin 1871, les photographies sont devenues un instrument indispensable pour la surveillance et le contrôle des populations, celles-ci étant de plus en plus mobiles dans les Etats modernes » [1]

Ce n’est pas seulement la police en tant qu’institution qui participe à la surveillance de la population mais les manifestants, reporters, journalistes, diffuseurs etc. participent aussi à ce jeu, en visibilisant sur différents médias : photographies, vidéos ou lives. En tant que reporteur/diffuseur d’images nous pouvons aussi être des institutions, des infrastructures de pouvoir et de surveillance. Nous consentons à notre propre surveillance et celle d’autrui dans l’exploitation audio-visuelle actuelle des violences policières. Dès la Commune, la police française comprend l’utilisation qu’elle peut faire d’images photographiques qu’elle ne produit pas elle-même. Cela pour prouver la présence d’individus sur certains lieux. Elle est même capable d’aller au-delà, en dépassant le statut de la preuve (l’image). Son utilisation punitive concernant une plus large part d’individus en inventant la présence de personnes lors d’émeutes en 1871.

Aujourd’hui, nous voyons se multiplier l’arrestation et l’emprisonnement d’individus grâce à l’étude de certaines photographies ou vidéos diffusées – en premier lieu – sur différents médias militants et engagés. Il ne s’agit pas d’annuler totalement les photos ou vidéos en manifestation, dans la rue ou ailleurs, mais de se questionner sur leur usage et surtout de penser ce qu’il peut se faire a côté, en plus ou de nécessaire qui puisse éviter un drame, une mutilation voir un meurtre. Tout filmer, tout diffuser sans se poser la question de l’utilisation postérieure est inconscient ou pire, nous rend complice de la police. Si l’on se rend compte de la puissance de l’image, c’est aussi à nos dépends. Cessons de nous nuire.

D’abord, par le fétichisme qu’elle suscite et son pouvoir sur les corps mais aussi l’anesthésie qu’elle crée par son accumulation industrielle et communicationnelle qui freine la création de stratégies de défense et d’attaque :

« les photographies sont une façon d’emprisonner la réalité, que l’on conçoit comme rétive, impossible à saisir : elles la font se tenir tranquille […] Mais cette pratique a pour effet, à son tour, de recréer la distance. Posséder le monde sous forme d’images c’est, précisément, expérimenter à nouveau l’irréalité et l’éloignement du réel. »

Une réflexion sur nos rapports aux images et leurs diffusions parait primordiale. La construction qui suit la diffusion de certaines images peut aussi atterrir entre de mauvaises mains qui comprennent bien ce qu’il est possible de réaliser avec.

Il en va de notre protection et de notre survie. De plus, il parait nécessaire de dissocier l’information de la connaissance. En ce sens que l’accumulation de photos ou vidéos devient un dispositif gouvernemental, communicationnel, informationnel et finalement contre-insurrectionnel. Au contraire de l’accroissement de connaissances sur la désactivation des dispositifs policiers qui permettent résistances, créations et expérimentations. En somme, il s’agit de cesser d’avoir une posture seulement défensive dans ce combat, d’arrêter d’avoir une croyance fétichiste inébranlable dans l’image en tant que processus autonome de transformation. De briser cette distance et d’avoir un rapport au réel assurément offensif.

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De l’utilisation des photographies/vidéos d’agressions policières, nous concluons sur la nécessité de se retrouver et s’organiser pour penser collectivement et politiquement à partir de nous pour inventer des savoirs/pratiques qui permettent sur les lieux des violences de se défendre, d’annuler l’attaque adverse et de riposter. N’y a t-il pas un certain épuisement qui s’intensifie à toujours vouloir prouver et montrer à des individus qui n’en ont rien à faire ces violences car ces dernières font partie intrinsèque de leurs manières d’agir. Certes, ces vidéos ont pu être des moyens de massification des combats actuels pour visibiliser les violences racistes, sexistes, classistes… Quand bien même, nous voyons comment ces images deviennent des instruments dans les mains de la police ou de la justice qui grâce à elles prouvent la culpabilité de certains en manifestation ou dans certaines résistances quotidiennes. La visibilisation instantanée laisse aussi le temps aux flics de préparer leur défense et de contre-attaquer, d’harceler virtuellement ou réellement diffuseurs ou victimes…

L’argument « filmez partout, tout ce que vous pouvez » reste tant à repenser que ce qu’on peut faire de plus que des pratiques d’enregistrement audio-visuelles. Tout particulièrement concernant les stratégies d’auto-défense mais aussi d’attaque. Une des pistes réside dans la désarticulation de la relation entre la prise d’images et sa diffusion, dans une réflexion stratégique sur la mise en lumière du contenu que l’on possède suite à une mutilation policière. Ne pas avoir le réflexe de directement poster sur différents réseaux ce que l’on vient à l’instant d’enregistrer. Cela donne tout un tas de preuves à nos adversaires pour nous identifier : vêtements, réponses, insultes, visages… Nous n’avons que trop d’exemples en tête d’individus qui écopent d’une sanction suite à la circulation d’images de violences policières. Avoir un rapport au temps qui sort de la spontanéité de la visiblisation qu’offre réseaux sociaux et médias . Prendre de vitesse et surprendre en créant un stock de données autonome, comme semble le proposer l’application d’Urgence notre police assassine, est peut-être une piste à explorer.

Il s’agit de repenser politiquement ce que ces images créent car il parait évident que tout un tas de pratiques fétichistes, voyeuristes, malsaines et dangereuses accompagnent aussi ces diffusions. Avec et/ou à coté de cela, il reste important de savoir ce que l’on peut faire pour éviter, mettre à distance, ou annuler les violences que l’on est sur le point de subir. Voir même attaquer tous les dispositifs qui peuvent nous nuire. Nous voyons bien qu’être dessaisi des savoirs ou même d’en faire certains dons ne nous profitent pas. Comme si le droit en avait quelque chose à faire, comme si les politiques de la représentation nous servaient, comme si la police des polices allait réparer le mal établi.

Assumons d’être dans une dialectique négative à leur égard et de ne plus seulement chercher des interlocuteurs au sein d’une représentativité politique et médiatique. Le tourisme et l’industrialisation numérique de la photographie et de nos combats servent aussi sur un plateau d’argent nos corps meurtris et blessés à nos ennemis et nous continuerons de nous punir si nous ne nous posons pas la question du cheminement et du juste consentement de la distribution de ces images lors de manifestations, dans la rue ou ailleurs. Nous devons cesser d’envisager ces images comme un bien de consommation comme un autre et de penser que la simple conscientisation de ces faits fera cesser d’elle-même l’organisation policière de nos vies. En somme, de penser que la seule critique des dispositifs policiers mettra un terme à ces mêmes dispositifs. La médiatisation des crimes ne suffit plus ou ne se suffit pas à elle-même. Elle crée un écran anesthésiant entre l’agression et la contestation, la mutilation et l’action, la blessure et la résistance. Le récent climat insurrectionnel et émeutier dans les banlieues françaises a justement tenté de briser cette limite.

Nos clichés et nos vidéos ne sont pas neutres, il serait temps de s’en rendre compte. Leur création et utilisation certes nous servent mais avantagent surtout le flic, la justice, le patron véreux et tous les individus vigilants de nous conduire. D’autant plus, quand nous entendons les récentes déclarations de Castaner sur l’élargissement des individus pouvant verbaliser à la sortie du confinement mais aussi le désir disséminé dans la population de dénoncer son voisin. La France, ce pays de flics et de délateurs. En oubliant la généalogie des savoirs et des usages policiers et vigilants, nous prenons le risque de « dépolitiser le réel » et de « le repolitiser au profit de l’opresseur », pour reprendre les mots d’Adèle Haenel.

Misons, à partir de nous, sur l’accroissement, la multiplication et l’intensification de nos savoirs/pratiques, au risque, sinon d’en être dépouillés et de les voir justement dépolitisés au profit de nos ennemis. Se diffuser et visibiliser mais pas à n’importe quel prix, un coût qui continue de valoir très cher à certains. Pour que la diffusion des violences policières ne soit plus une consommation esthétique quelconque. Sontag pouvait rajouter que : « les photos peuvent déranger et de fait, elles dérangent, mais la tendance esthétisante de la photo est telle que le support qui véhicule ce trouble finit par le neutraliser ». Elle nous rappelle la nécessite d’une éthique contre la puissance fétichiste et tranquillisante de l’image et contre la croyance d’une accumulation audio-visuelle auto-transformatrice. Sortir de la stricte iconographie policière pour s’inventer, s’organiser et mettre à distance les criminels assermentés.

[1] Sauf mention, les citations qui suivent sont issues du livre : Sur la photographie de Susan Sontag.

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