Retour partial sur la manif du 21 février à Toulouse

On nous avait promis une manifestation d’ampleur, mêlant des stratégies différentes, prenant le temps de l’organisation pour enfoncer un coin dans ce vieux monde agonisant. On a eu les flics, l’impuissance et les arrestations.

Volontarisme, exagérations et fourre-tout politique

Peut-être que c’est couper les cheveux en quatre que de relire après coup les textes d’appel mais ça a le mérite de confronter les intentions de départ avec le résultat et de faire un peu le bilan. [1]

Les manifestations du mois de novembre à Toulouse ont réuni de nombreuses personnes dans la rue. Mais le face à face avec la police était risqué : après les lacrymos et les déchaînements de haine de la part des différentes brigades, les peines judiciaires continuent de s’abattre sur nos camarades. Or, préparer un événement sans être dans l’urgence permet à chacun·e de s’en emparer : les diverses modalités de lutte doivent pouvoir s’exprimer. Au sein d’un seul cortège, ou de plusieurs s’il le faut. (…) Donnons-nous les moyens d’organiser un événement massif, aux formes multiples, qui puisse créer un rapport de force face à un État sourd à une revendication élémentaire : nous voulons décider nous-mêmes de notre avenir.

Publié le 8 décembre sur Indymedia Nantes [2] et d’autres sites, ce premier appel circule de manière anonyme. Il faudra attendre le 9 janvier pour que ZAD31, devenue entre temps l’organisation porteuse de ce projet, appelle à une réunion de préparation.
Un texte d’appel signé par ZAD 31 est publié autour du 13 janvier [3] et affirme alors :

La mort d’un homme le 25 octobre 2014 face aux forces de l’État sur la ZAD du Testet a marqué le début de deux mois de lutte à Toulouse, où se sont succédées manifestations, actions publiques et occupations.

Pourquoi cette exagération ? Pour séduire les non toulousains, pour les convaincre de rejoindre la ville où ça bouge ? Quiconque habite ici et a une activité politique peut attester qu’il n’y a jamais eu deux mois de lutte sur la ville. Il y a eu une suite de manifestations et une occupation à l’université du Mirail... On prend des feux de poubelles pour des émeutes... La suite est à l’avenant....

Le 21 février à Toulouse, à 60 km de la ZAD du Testet, rassemblons-nous nombreuses et nombreux à nouveau. Nous montrerons notre force créatrice au cours d’une manifestation, dans toute notre diversité. Nous ouvrirons une nouvelle brèche dans le monde formaté de la Métropole, chacun-e à notre manière. Nous nous réapproprierons nos espaces. Ce regroupement massif et éphémère nous appartient. Il sera le pendant de l’émergence progressive des mondes nouveaux porté par les ZAD.

Rien que ça, « l’émergence progressive des mondes nouveaux porté par les ZAD »... Un monde nouveau ? Une « alternative » ? Un changement au quotidien ? Aucun des appels publiés ne sortira de cette confusion, nous ne saurons pas ce qui est mis concrètement derrière trois petites lettres...

Autonomie politique ?

Il s’agit de reconquérir notre autonomie politique, notre capacité à s’organiser et s’entraider. Mais aussi de reprendre en main nos existences, de faire vivre et de défendre collectivement nos territoires. De se réapproprier ce que la Métropole nous confisque. D’ouvrir des brèches dans le monde morbide que nous construisent les aménageurs, pour y réinsérer de la joie de vivre, de la création, de la diversité et du bonheur.

Il ne manque que du « vivre ensemble »... Il est vrai qu’au final l’appel sera relayé par une diversité allant d’ATTAC au Front de Gauche en passant par le NPA... L’autonomie politique en marche ! [4].

Fout ta cagoule

Au point de rassemblement il faudra une heure pour que se réunissent entre 500 et 700 personnes, c’est moins que les manifestations interdites de novembre, d’autant qu’il faut compter sur un contingent « national » pas anecdotique. La manifestation a été autorisée et le parcours déposé. La présence policière est presque légère comparée au déploiement délirant de l’automne. A peine une compagnie de CRS et une vingtaine de membres des BAC [5].
La manif s’ébranle derrière deux banderoles. L’une, « Je suis Rémi. Ni oubli ni pardon » et qui fait référence à d’autres personnes assassinées par la police, et l’autre, « la police tue / ZAD partout/ l’ennui règne » [6]. Très vite la tête de la manif est constituée de 100 personnes masquées les slogans sont clairs : « Flics, porcs, assassins » ou le plus démago : « Tout le monde déteste la police ». [7]
On se dit à ce moment qu’une sacrée brèche va être ouverte dans la métropole, on n’est pas là pour se promener tranquilou pépère...
Raté ! Après un cortège pas mal silencieux sur les boulevards, les hostilités sont déclenchées au monument aux morts provoquant immédiatement la dislocation de la manif et la séparation du bloc. Dès lors le bal des arrestations commence alors que quelques dizaines de personnes traversent la ville en courant en cassant quelques vitrines et distri banques... Folklore émeutier sans visée stratégique, sans objectif, sans stratégie. Si certains commerces voient leur vitrine entièrement détruite, Vinci s’en sort plutôt bien [8].... Il y aura de petits affrontements sporadiques de ci de là mais le bordel s’est beaucoup moins répandu dans la ville que lors des manifestations de novembre.

Stratégie anti rep

Il faut s’arrêter deux secondes sur la stratégie anti répression mise en place. Alors que très peu de tracts circulaient dans la manifestation, peut-être deux ou trois, l’un récapitulait les précautions à prendre en cas d’arrestation. Comme si la fin de la manifestation était prévue à l’avance : il y aurait un certain nombre d’arrêté.e.s et nous ne pouvons rien faire d’autre que d’organiser la solidarité (pas la défense).
Si une telle organisation est louable, il y a quelque chose de dérangeant ici. La solidarité dans le cortège, la pratique de la désarrestation, la coordination des actions doivent permettre de minimiser la casse. La nécessaire organisation contre la répression ne peut être à ce point dépolitisé et faite de petite routine.
Un des thèmes de la manifestation, comme celles de novembre, était justement les violences policières. Or ,où et quand s’organiser contre ces dernières si ce n’est dans des moments collectifs de lutte comme ceux-ci, en étant solidaires les un.e.s des autres, attentifs à ces même pratiques violentes de la police et en y faisant face en bloc ?
Ici nous ne sommes pas dans le contexte d’une manif qui « dégénère », mais dans celle d’une manif préparée en vue de l’affrontement, en tout cas par un nombre suffisant de personnes pour que cette dimension soit discutée.
Comment sortir d’un fatalisme qui réduit par la suite à compter les arrêté.e.s, aligner les mandats, faire des concerts de soutien pour les amendes et les avocat.e.s ?
Il est clair que le bloc n’a pas fonctionné comme une partie de la manifestation sur laquelle il était possible de compter mais comme un élément séparé, trop vite dispersé. Les 20 bacqueux présent.e.s ont suffi à maîtriser, canaliser et finalement disperser l’ensemble de la manifestation. Le ridicule de la situation prêterait à rire s’il ne fallait pas assurer derrière la solidarité minimum avec les enfermé.e.s. [9] La préfecture annonce via La Dépêche 16 arrestations pour « bris de vitrines et des violences sur des policiers avec armes par destination » cela peut amener à des peines lourdes, on espère que ce ne sera pas le cas mais on ne voit pas bien ce qui est mis en place pour que ça n’arrive pas.

Pourquoi faire cette manif ?

Que la question se pose encore après coup est déjà un symptôme d’un manque de préparation et surtout d’un manque d’élaboration politique locale. Pourtant, que ce soit le marathon judiciaire de la CREA qui subit de plein fouet une répression constante ou la menace de l’expulsion de la ZAD de Sivens, les raisons de mobiliser ne manquent pas. Pourtant ni l’une ni l’autre de ces questions n’était réellement présentes dans la manif du 21 février. Si la ZAD du Testet était là en force, aucun mot d’ordre clair n’occupait la tête de manifestation, aucune action clairement lisible ne portait la question de l’expulsion prochaine de la ZAD. Bien au contraire la manifestation a été l’étalement d’un certain isolement bien loin des manifestations massives de Notre Dames des Landes. Il serait trop facile de s’en prendre qu’à une organisation défaillante, cette manifestation est le reflet d’une incapacité locale à s’organiser. Nous en avions déjà fait le constat en novembre, en particulier la manifestation du 29 avait été la démonstration éclatante de nos manques. Le préfet n’avait d’ailleurs pas manqué de souligner sa capacité à gérer les troubles. Depuis, quatre assemblées générales ont eu lieu en décembre et janvier, malgré une forte présence au départ, il ne s’est pas constitué un lieu d’échanges permettant de construire des actions, de générer une force collective. Cela ne viendra pas miraculeusement, encore moins par l’accumulation de ce genre de pantalonnade qui ne font que rajouter l’impuissance à la répression (et inversement). Il n’y a pas de conclusion définitive à ce billet un peu acide nourri d’un certain désarroi face à des pratiques qui ne font qu’augmenter le merdier déjà pas folichon dans lequel on se trouve.

Un manifestant passablement irrité et pas que par le gaz lacrymogène.

P.-S.

Pour ceux et celles qui voudraient se remémorer le bilan des manif de novembre un article est toujours disponible ici.

Notes

[1On peut voir la teneur des appels sur le blog dédié aux appels de Toulouse et Nantes, la vidéo appelant à la manifestation de Toulouse est aussi un bel exemple de vacuité de l’appel

[4C’est d’ailleurs Attac31 et le NPA 31 qui ont déposé la manifestation. L’appel de départ ne semblait pas leur être destiné en priorité. Il semblait plutôt s’adresser à des fractions plus radicales de la contestation. Le fait qu’à Toulouse la mayonnaise n’ait pas pris n’est pas le fruit d’un hasard mais le résultat d’une stratégie d’entrisme et de manipulation. Organiser une manifestation sans évoquer clairement ses objectifs est une méthode ni efficace, ni acceptable, surtout si le but est l’autonomie politique

[5250 flics déployés dans la ville selon la presse

[6On avait plutôt l’impression que c’était l’État et le capital qui régnaient, encore une marque d’une inconséquence politique de groupes qui fondent leur action sur une vision idéaliste du monde et préfèrent les slogans creux qui rameutent

[7Slogan entendu sur Toulouse pour la première fois en novembre et qui pue la démagogie, et correspond a une volonté de faire de la lutte contre la police un axe central d’une opposition à ... (on ne sait pas bien quoi) ce monde...

[8Pas question ici de pleurer le petit commerce mais de déplorer que « les gestes posés » soit peu lisibles voire carrément abscons.

[9A ce propos le « comité invisible » qui a su s’organiser pour faire en sorte que la manifestation se déroule dans ces conditions peut participer à la solidarité en contactant le Comité d’Autodéfense Juridique caj31[chez]riseup.net.

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