Retour sur "l’interlutte" ou, les aventures toulousaines de la convergence

L’expérience d’une assemblée de chômeur.e.s et précaires qui c’est tenue de l’hiver 2008 au printemps 2009. Si c’est la renégociation des accords Unedic qui sert de point de départ la mobilisation va rejoindre un mécontentement plus profond au moment où la dite « crise des subprimes » promet de faire suer sang et eaux les exploitéEs de tous les pays, que la Guadeloupe a connu un important mouvement social, que les hôpitaux sont attaqué par la loi Bachelot, que la Grèce est en ébullition au début de la « crise de la dette », que les universités sont vent debout contre la LRU.

Reproduction d’un article paru dans Courant Alternatif 192 de l’été 2009, écrit par trois participant.e.s il n’est bien évidemment qu’un récit subjectif d’une experience de lutte. Cette publication reprend le texte original en ajoutant seulement quelques intertitres. Une version en format brochure est téléchargeable en fin d’article.

Faire converger nos luttes… l’idée n’est pas nouvelle. Pour le moins, à Toulouse, c’est une litanie régulièrement entendue dans les débats. L’idée reste floue : unité d’action, unité d’objectif, solidarité pratique… Il n’y aura pas ici de réponse à ces questions mais le compte-rendu à trois voix de deux expériences toulousaines. Si nous parlons de ces deux-là, c’est pour les avoir fréquentées assidûment, non pas que ce serait les seules. L’Appel des appels a organisé quelques réunions sur Toulouse, le Bazar au Bazacle rassemble autour du 1er Mai avec pour mot d’ordre la convergence depuis quelques années, le collectif De la maternelle à l’université réunit parents d’élèves, enseignantEs, personnel des établissements scolaires, étudiant-e-s, etc. Nous parlerons de ce que nous connaissons, dans l’ordre d’apparition : l’Interlutte et l’Interpro. L’une et l’autre sont encore actives [1] et aucun bilan critique n’a été tiré en interne ; l’article qui suit, s’il peut apporter des éléments à ce bilan, n’entend en aucun cas s’y substituer.


Chronologie des actions de l’inter-luttes et de l’interpro.
o occupation ANPE
o blocage Virgin 23 déc 2008
o blocage Midica
o déambulation 28 janvier 2009 ; collage sur les boîte d’intérim et sur des magasins du medef, mobilisation pour la grande manif du lendemain.
o business dinner du MEDEF
o blocage Monoprix
o autoréduction Casino 11 mars 2009
o bouffe au Capitole (dans la série de plusieurs occupations du Capitole : CHRS en grève, travailleurs sociaux…) 20 mars 2009
o déambulation contre la précarité et le contrôle social sécu-CAF-ANPE-Assédic-Pôle Emploi
o blocage formation aux licenciements à la CCI 5 mai 2009
o action carrefour de l’emploi 15 mai 2009
o 26 mai avec l’interpro blocage de ville
o 13 juin avec l’interpro blocage économique à la Fnac Wilson

L’interluttes, saison 1

Au début, un collectif de chômeurs, chômeuses, intermittentEs et précaires mène des actions au moment de la renégociation de l’accord Unedic. Il regroupe des individuEs, la CGT privés d’emploi (qui le quittera), la coordination des intermittents et précaires, la CNT 31, le Couac (association du spectacle vivant), Sud spectacle et la CGT spectacle. Après l’occupation d’une ANPE et le blocage du magasin Virgin (le Medef en ligne de mire) en décembre, le collectif appelle à une assemblée générale interprofessionnelle à la bourse du travail en janvier. Initialement centré autour des questions de la précarité et du chômage, il reprend une dénomination déjà utilisée par les intermittentEs dans leur bataille : interluttes. Le collectif s’élargit et tente de mobiliser en vue du 29 janvier 2009 avec l’idée claire qu’il ne s’agit de ne pas en rester là. Une assemblée générale interprofessionnelle est appelée le 26 janvier pour « intensifier les luttes ». Ce sont environ cent cinquante personnes qui se retrouveront pour cette AG. Le constat est fait de l’insuffisance des journées d’action isolées et le sentiment partagé que les réformes en cours font système pour abaisser le coût du travail, en finir avec les solidarités et rendre les conditions de vie d’une grande partie de la population de plus en plus précaires. La volonté d’une dynamique permettant de construire un rapport de force dans la durée et au niveau local émerge. Un cortège relativement important et sensiblement disparate se forme derrière la banderole Interluttes. La manif se finira avec une action d’occupation de la cinémathèque de Toulouse par plus de trois cents personnes pour une assemblée générale en vue de préparer la suite.

L’interluttes, saison 2

Une nouvelle assemblée générale réunira plus de cent cinquante personnes. La composition de cette assemblée est difficile à saisir. Le groupe de base donc, mais aussi des étudiantEs, des profs, des personnes du Collectif national de la résistance 31, des individuEs plus ou moins organiséEs. Des divergences autour de la question des revendications provoqueront le départ des orgas, l’Interluttes sera dés lors avant tout un rassemblement d’indivuEs (pour autant des collaborations sporadiques sur des actions ponctuelles auront lieu). Un premier tract affirme :

L’Interlutte se veut un outil non partisan souple et efficace, de coordination des luttes et d’actions collectives concertées contre des cibles communes.
Nous pensons que c’est par la convergence que nos luttes seront fructueuses. Que c’est la coordination et la solidarité qui nous permettrons d’enrayer ce système d’exploitation (…). Notre objectif est de créer un espace dans lequel nous puissions fédérer nos colères, agir concrètement ensemble et trouver des mots d’ordre communs. 

L’Interlutte fonctionne en assemblée générale avec des commissions mandatées. Rapidement exclue de la bourse du travail, tenue par la CGT (ben tiens), elle entame une errance en passant par un squat artistique, l’université du Mirail occupée – jusqu’à son expulsion par les CRS – et provisoirement aujourd’hui la radio canalsud. Les effectifs se stabilisent un temps autour de cinquante à soixante-dix personnes assez mouvantes avec un noyau dur d’une vingtaine de personnes.
L’assemblée réfléchit à la manière de faire pour réaliser l’objectif de convergence. Des actions sont réalisées et la question de squatter un lieu est repoussée par crainte de se retrouver à l’écart du mouvement social et aussi par peur de manquer de force pour le tenir.

L’autoréduction de l’Interlutte

Début mars est marqué par l’échec d’une action d’autoréduction. Action mal préparée et personnalités ne respectant pas les décisions collectives ont abouti à sept arrestations et inculpations. L’Interlutte a heureusement été plus efficace en ce qui concerne le soutien que sur la préparation, ce qui a évité des comparutions immédiates.
Le 19 mars la police charge une autoréduction organiser par les étudiantEs en luttes. L’Interluttes et des étudiantEs décide de monter un comité d’autodéfense juridique ; pour organiser le soutien (caisse de solidarité) et mettre en place une réponse rapide en cas de répression (sous la forme d’une légal team) [2].
Par la suite, la création de l’Interpro (voir plus bas) sur le même objectif de convergence que l’Interlutte change la donne au niveau des actions. Il s’agit alors davantage de se coordonner avec ce nouveau collectif de convergence interprofessionnelle et moins d’initier des actions propres. Reste que l’Interlutte s’occupe aussi spécifiquement de mettre en place une solidarité avec les inculpéEs de l’autoréduction. Avec un programme chargé pour début septembre, débat, concert et manifestation. Toujours dans le soucis de tisser les liens avec d’autres secteurs qui pâtissent plus ou moins au quotidien de la répression sous ses multiples formes.

L’Interpro

Fin mars, à l’appel de l’université de Rangueil en lutte, une réunion de convergence interprofessionnelle a lieu, dont le but est de réunir des mandatéEs de secteurs en lutte, associations, collectifs ou syndicats. Se retrouvent des personnes de l’hôpital (syndiquées à Sud ou à la CGT), des parents d’élèves, le personnel et les étudiantEs des universités de letrres et de sciences, des travailleurEs sociaux, de Météo France, du DAL, d’Attac, d’Act-Up, et l’Interluttes.
Le premier chantier de cette réunion sera de rédiger une plate-forme de révendications. Celle-ci s’articule autour de cinq points : répartition des richesses, emplois, services publics, antirépression, logement. Clairement inspirée par la démarche agrégative du LKP, la plate-forme n’occupe qu’une ou deux réunions et est pour l’instant abandonnée dans sa forme première un peu farfelue. Elle sera distribuée au moins deux fois mais ne sera signée par aucune organisation ce qui était tout de même un des objectifs. Pour autant, l’Interpro se concentre sur la manière de donner corps et portée aux journées nationales d’action, dans une volonté de pousser les syndicats à aller plus loin sans jamais les critiquer ouvertement. L’idée est de tenter de faire avec ou à côté, mais pas contre. Ne doit pas y être étranger le fait qu’il s’agisse en majorité, contrairement à l’Interlutte, de syndiquéEs et d’individuEs de secteurs en lutte avec l’appui (plus ou moins satisfaisant) de leurs syndicats.
Le 28 avril, journée d’action dans la santé et l’éducation, l’Interpro tente sans grand succès de s’organiser et de fédérer autour de cette date. C’est le 26 mai que l’Interpro dégage une véritable capacité d’action. Elle organise une action de blocage économique avec quatre points de blocage autour de la ville. Deux cents personnes se retrouveront à 6 h 15 pour bloquer des points stratégiques sur la route des entreprises toulousaines.
La présence de membres de l’Interpro à la réunion des unions départementales des syndicats (par l’intermédiaires de Solidaires, allié objectif de l’interpro) n’a pas permis de faire passer un appel à blocage soutenu par les UD. Mais quatre cortèges convergeront vers la place de la mairie, les points de blocage pourront ainsi se faire en amont de chaque départ de manif, laissant apparaître une certaine cohésion.
Les quatre manifestations toulousaines d’ampleur inégale, mais qui montrent une mobilisation bien plus massive que dans les autres villes, se rejoignent place du Capitole sous une énorme banderole : « Y’en a marre de la casse du système social français. Pour une société plus juste, humaine et solidaire, faisons converger nos luttes ». En tout cas, c’est ce que les médias en retiendront… L’Interpro vole ce jour-là la vedette aux syndicats, pas ouvertement (la banderole n’étant pas signée), mais suffisamment pour que ceux-ci sachent que la base s’organise et s’organisera, avec ou sans eux.
Une assemblée générale a lieu à l’école de cinéma en lutte pour clore cette journée marathon. Cette fois, cent cinquante personnes environ se réunissent et, contrairement au 29 janvier, il s’agira principalement de syndiquéEs. Reconduire immédiatement les blocages (le lendemain ou le surlendemain) est vite écartés, se sera une prise de contacte qui donnera lieu à de nouvelles entrée à l’Interpro.
Pour la journée du 13 juin le paris est de ramené du monde sur un blocage économique de la FNAC. Malgrès les tracts et les banderoles nous seront fort peu nombreux à le faire. A l’évidence la convergence fonctionne plus sur un mode politique (ce sont avant tout des libertaires qui se sont ralliés à l’action) que syndicale (les salariés en luttes ne se sont pas joint). Ce jour là c’est un tract commun interpro et interlutte (encart) qui sera distribué.

L’interpro fonctionne aujourd’hui [3] sous la forme d’une assemblée générale avec des décisions prises au consensus des présentEs, sans distinction d’appartenance syndicale ou organisationnelle. Il y a une attention à ne pas se transformer en un énième collectif de plus, mais à être un véritable lieu de coordination. C’est peut-être un peu pour cela, mais aussi parce que l’objectif est de pousser les syndicats au cul, que la plupart des actions se sont calées sur les journées d’action unitaire et intersyndicale. C’est aussi une limite de la capacité d’action de cette AG. Toujours dans la perspective de leur donner plus d’intensité et de les inscrire dans la construction d’une force locale de mobilisation. L’Interpro a également tenté un long travail de tissage de liens en participant aux AG de lutte (étudiantEs, EDF, Garonne animation) et en participant à des actions spécifique par des accroches de banderoles ou des tractages.

La convergence, unir nos forces ou partager nos faiblesses ?

Au cours de ces quelques mois, la fameuse convergence est restée une notion floue, qui n’a pas fait l’objet de discussions car elle allait de soi. Il semble pourtant que tout le monde ne mette pas la même chose derrière ce concept. Si, de-ci de-là, en acte ou en paroles, des options se sont profilées : faire des actions ensemble, participer aux actions des autres, poser des actes de solidarité, maintenir des espaces où la discussion et la coordination est possible… il n’y a pas de conscience partagée de comment, pourquoi et avec qui. Les luttes étudiantes ont énormément porté tant l’Interlutte que l’Interpro, par la participation d’étudiantEs aux actions et aux assemblées, par le prêt de locaux qui ont permis de se croiser plus facilement, l’université du Mirail devenant une sorte de base arrière des luttes. Il est difficile de faire des actions d’ampleur sans l’existence de ces luttes. La convergence reste jusqu’à maintenant dépendante de l’existence de luttes sectorielles. Le rythme imposé par les centrales syndicales, qui ont tout fait pour éviter une réelle interruption, l’absence de grosse grève, à aussi été une difficulté. Pour beaucoup il s’agit de militer en plus de son boulot, et les autres se retrouvait un peu seulE.

Les luttes un peu solides (structurées syndicalement sur des objectifs très concrets) comme celle d’EDF ou de Molex, n’ont pas participé à la convergence pour l’instant, n’en ont pas vu le sens ou sont restées très structurées par des syndicats hostiles aux coordinations interprofessionnelles. Il est peut-être plus simple pour unE parent d’élève de voir le côté global des attaques (au moins sur la question du service public) que pour unE salariéE. Il ne faut pas non plus ignorer la force des appartenances syndicales. Ces espaces de convergences peuvent apparaître pour beaucoup comme une concurrence. Au final il s’agit d’auto-organisation et cela n’a jamais été simple. Reste que les assemblées Interluttes et Interpro ont acquis une certaine légitimité et permettent de développer des capacités d’action transversales à la base. Il n’y a pas pour l’instant de quoi triompher mais une véritable potentialité dont l’avenir nous donnera toute l’ampleur (ou non) a vu le jour.
L’abandon syndical, le black-out médiatique et la morgue du gouvernement rendent plus clairement nécessaires une politisation des mouvements et une auto-organisation à la base, ce qui n’est pas pour nous déplaire. On ne peut que constater que nombre de personnes de différentes provenances, circulant dans différentes réalités militantes, sont prêtes à bouger, à construire du neuf pour passer à l’offensive. Malgré la difficulté de faire, l’envie qui s’est exprimée dans de nombreuses assemblées générales au cours de ces six mois de mouvement social de basse intensité, la capacité à faire ensemble avec nos différences, de réaliser des actions dynamiques et parfois d’ampleur (un blocage à 200 ce n’est pas rien), nous laisse entrevoir des développements intéressants. Que cela nous mène jusqu’à la révolution sociale, on peut toujours rêver. Rêvons, rêvons, dans l’action et en mouvement, il en restera toujours quelque chose.

Tract distribué le 13 juin 2009 lors du blocage de la Fnac Wilson

Y’en a marre ! Faisons converger nos luttes

Qui de nos jours peut affirmer qu’il ou elle n’est pas touché-e par la précarité, la concurrence, les pressions au travail, l’exclusion, les difficultés d’accès à un revenu, au logement, aux soins, à l’éducation, aux transports ? Autant de problèmes qui semblent nous tomber dessus, sur notre voisin, comme la foudre ou la sécheresse. Mais la crise n’est pas une catastrophe naturelle, pas plus que les décennies ravageuses qui l’ont précédée, pas plus que ce qui risque de suivre si on ne fait rien
On nous pousse à ne voir que le mur, le fatalisme, à accepter l’injustice d’une société du mérite et de la performance individuelle. Ne resterait pour s’en sortir qu’à se faire passer pour des requins solitaires, qui dévorent pour ne pas être dévorés. Chaque jour, des millions de personnes doivent appliquer ou subir les mesures antisociales renforçant les privilèges et les profits d’une minorité. La crise n’est responsable de rien, car partout la même volonté s’exprime : contrôler, lisser les réactions, diviser et isoler pour mieux contraindre tout le monde à suivre la volonté des puissants. Il n’y a rien de nécessaire ou d’inévitable dans toutes ces mesures. L’insoumission aux lois du marché et de ses défenseurs (contrôle social, répression,...) se fait en agissant collectivement, de là où nous sommes.
Par cette journée d’action interprofessionnelle, nous voulons montrer que le combat de chacun-e est aussi le combat de toutes et tous. Contre ceux qui nous font espérer des miettes, ou qui décident à notre place, organisons-nous !

Plus nombreux, plus forts !
Malgré 35 ans de chômage structurel, et d’offensive du capitalisme dans les boîtes et à la tête de l’Etat, beaucoup de gens refusent de se résigner, individuellement et solidairement. Il faut pour être efficaces, que ces solidarités puissent se coordonner. Il existe partout aujourd’hui des luttes dures, longues et déterminées, mais qui pour aboutir ont besoin de s’associer à d’autres luttes, dans l’intérêt d’atteindre une capacité d’action suffisante pour inverser le rapport de force que nos pseudo-représentants nous imposent. Merci à la Guadeloupe qui nous a donné-e-s cette leçon et qu’il faut soutenir à présent !
Participer à la convergence, c’est remédier à l’atomisation de la société, prolonger l’idée que tout seul on ne peut pas faire grand chose. C’est montrer qu’on peut se rendre visibles et être pris-es au sérieux. La production est déstructurée ? (sous-traitance, délocalisations, précarité, intérim…) Nous irons à la rencontre les un-e-s des autres, toujours plus nombreux. Et avec à chaque fois un message fort, par des actes qui expriment notre volonté de changement, et la font avancer.

P.-S.

La version brochure pour lire au lit :

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Notes

[1(NdC)lorsque ces lignes sont écrites. En fait les deux structures ne passerons pas l’été. L’Interlutte se mobilisera encore autours du procès des personnes arrêtés lors de l’autoréduction avec une grosse soirées de soutien, une manifestation et la préparation du projet. Il n’y aura pas de bilan formelle par écrit mais quelques rencontres avec très peu de monde.

[2C’est ce qui restera comme la Caisse d’Autodéfense Juridique. Un article de CQFD revient sur ce moment

[3on parle ici du moment où est écrit l’article

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