Une histoire comme d’autres, dans l’ombre de la Forteresse Europe

Un retour sur le Squat Henry Russell, un an plus tard (plus ou moins).

Ce texte est écrit par un groupe de personnes en majorité francaises mais pas que, essentiellement des personnes militantes dans les luttes squat et No Border. Cette histoire que nous racontons ici, nous la racontons de notre point de vue ; il va sans dire qu’il y a une multiplicité de vécus différents des évènements dont on parle - et des choses qui ont été laissées à part de ce texte, soit parce qu’elles requièrent plus de réflexion, qu’elles alourdiraient un texte déjà long, où que ce genre de texte n’est pas vraiment le lieu de développer, ou parce que le petit groupe que nous sommes a avoir travaillé sur ce texte ne nous sommes pas senti.e.s capables d’aborder compréhensivement certains sujets là tout de suite. Tout ça pour dire, ce qui est écrit ici n’est qu’un fragment qu’il faudrait replacer parmi d’autres pour avoir une vision globale.

L’Europe est de plus en plus quadrillée et fortifiée, et les approches sont militarisées. Des grillages dans les Balkans aux navires et hélicos de Frontex, en passant par les millions versés à la Turquie, les sombres contrats entre milices libyennes et sociétés de sécurité militaire occidentales, et les camps de concentrations libyens habitués à torturer leurs captifs, tout se resserre. Les vicieuses déclarations de Christophe Castaner sur les suspicions de collaboration indirecte entre ONG solidaires et passeur.ses sont un exemple de frein à l’ouverture d’une vraie réflexion sur la politique d’accueil. Mais ne soyons pas dupes, il n’est pas simplement idiot, ce discours est orienté, aussi polémique qu’il soit, il vise surtout à réduire le temps d’écoute et de cerveau disponible sur ces problématiques et dans le même temps potentialise tous les discours racistes.

Les états européens se serrent les coudes pour se débarrasser des personnes migrant.e.s (comme on le voit avec les accords Dublin I, II puis III, toujours plus stricts qui permettent de renvoyer les personnes indésirables vers les pays frontaliers de l’UE) et policent de plus en plus leurs territoires et leurs frontières pour surfer sur la vague de la lutte contre l’invasion des étrangers considérés comme racialement inférieurs. La politique de l’Union Européenne et de ses états membres est raciste et doit être identifiée comme telle.

En tant que personnes européennes ou du moins habitantes en Europe et bénéficiant de la richesse de ses états (au passage en partie issues de l’exploitation ancienne, présente et future des pays dont viennent certain.es exilé.es), nous nous sentons dans une certaine envergure responsables de cet état de fait. Quand des personnes meurent par centaines et milliers sur les frontières naturelles et artificielles de l’Europe, nous identifions l’état et les élites européennes et leurs allié.e.s comme responsables en premier lieu.

Nous ne voulons pas entendre de discours déresponsabilisants sur la “misère du monde” et comment “nous ne pouvons pas tous les accueillir”. Cette misère, nous savons très bien qui l’a semée, et que la responsabilité se trouve plus dans notre camp que dans celui des personnes déplacées, qui au contraire paient les frais de l’arrogance et hégémonisme occidental.

Le traitement qu’inflige l’état français aux personnes étrangères considérées indésirables par la bonne société européenne, et même à celles et ceux qui finiront par voir leurs demandes d’asile acceptées, nous semble pour le moins dire indigne et pour le dire franchement raciste et impérialiste. Les conditions de vie sur le terrain sont très mauvaises, et la prise en charge par l’état semble ne pas être du tout aux proportions de la situation. On finirait même par croire que l’état se met délibérément en travers du droit international pour créer un environnement hostile !

Tout est fait pour que les personnes migrantes arrivant en Europe [si elles y arrivent] se retrouvent dans un “environnement hostile” (Theresa May, anciennement ministre au Home Office [ministère de l’intérieur] et actuellement [supprimer ?] première ministre britannique a déclaré que la création de cet environnement était la priorité du Home Office), et tout est fait pour esquiver les devoirs des Nations définis par la réglementation internationale vis à vis des personnes déplacé.e.s qui demandent l’Asile.

Un camion déployé dans le cadre de la "hostile environment policy" - 44.5 ko
Un camion déployé dans le cadre de la "hostile environment policy"
"106 arrests last week in your area" : 106 arrestations la semaine dernière dans votre circonscription

On ne compte plus les gen.te.s exilées ou non qui dorment dehors, les familles avec des petits enfants dehors en plein hiver, les doigts bleuis par le froid. Partout c’est la galère et l’isolement. Et quand comme souvent pour les personnes ne venant pas de pays qui font sensation - ou qui fuient des conflits ou des situations dont les autorités feignent l’ignorance - la procédure de demande d’asile est rejetée, s’ajoute à cette galère la menace de la police et de la déportation.

Dans de telles conditions l’inaction semble criminelle.

A la sortie de l’hiver 2018, alors que le thermomètre était encore bien bas, les gymnases ont été fermés et un bon nombre de personnes se sont retrouvées à nouveau à la rue (A l’ouest rien de nouveau).

Des personnes ont fait le lien avec les étudiant.e.s en lutte et un groupe de personnes solidaires s’est formé pour maintenir l’occupation du bâtiment Accueil de l’université du Mirail, alors en cours de blocage/ occupation. Ainsi, c’est une quarantaine/ cinquantaine de personnes qui formeront le CROM (Collectif de Réfugié.e.s Occupant.e.s du Mirail). Mais comme toute chose a une fin, au mois de mai est venue la répression, sous la forme de plusieurs centaines de CRS et baqueux à 3h du matin.

Les personnes souhaitant éviter le contact avec la police ayant été averties en avance, ont pu trouver un hébergement temporaire dans des appartements un peu partout dans la ville. Au petit matin, les keufs finissaient de vider les dernières personnes du site du campus, pour les pousser jusqu’au métro lors de son ouverture. Un déplacement collectif s’initia alors vers la Gare, ou la police blessera gravement l’un.e des étudiant.e.s lors de la « détonation accidentelle » d’une GLI F4 survenue pendant qu’un groupe de baqueux le tabassaient à terre.

La police a alors bouclé le campus, et, après le passage de la police scientifique, a passé le relais à la sécurité privée. Le campus a alors commencé à ressembler à un checkpoint, les personnes vivant autour du campus qui devaient passer par là pour accéder au métro étant contraintes de se justifier à chaque fois. Quand aux autres, impossible de passer, il faut contourner. Où que tu passes, impossible de ne pas tomber sur un petit groupe de trois ou quatre agents de sécurité privée.

Très rapidement, le problème de l’hébergement pour la cinquantaine de personnes du CROM s’est reposée, et un campement a eu lieu devant la préfecture, une trentaine de tentes au pied de l’église. La préfecture a proposé quelques solutions (pour les personnes demandeuses d’asile uniquement, et encore seulement celleux n’ayant pas refusé une proposition de la préfecture de par le passé) qui se sont avérées être de très courte durée (de quelques jours à quelques semaines) et ont menacé d’intervenir de manière musclée avec le renfort de la police pour dégager tout ça.

Le 6 place Henry Russell, un bâtiment de 1900m² (appartenant au moment de sa saisie à Belin Immobilier, une société d’immobilier qui travaille avec Kaufmann & Broad, Toulouse Métropole et toute la mafia toulousaine pour la construction de leur métropole du futur) a donc été ouvert pour héberger les personnes laissées sur le côté par la préfecture.

Un rdv a été posé au métro Saint-Michel et l’officialisation s’est faite en nombre (une petite soixantaine). Très rapidement, après la galère du gymnase et du sleeping un peu étroit pour le nombre de la fac, les bureaux du bâtiment sont devenu des chambres et tout le monde a pu avoir un peu de place pour soi et pour se poser. Des serrures, contribuées généreusement quoique sans connaissance des faits par un magasin de bricolage, ont permis que chacun.e puisse sentir une certaine sécurité dans son espace. Pouvoir poser son sac n’est pas rien quand t’es dans la galère, et pour un moment, malgré des problèmes quand même assez graves qui sont survenus [1], c’était bien.

Les habitantes, composées de personnes en lutte contre les frontières, que ce soit de fait car l’état les a prises pour cible, ou par solidarité et conviction politiques (les deux n’étant pas mutuellement exclusifs) se sont auto-organisé.e.s pour faire face au besoins quotidiens. Une cuisine collective a été mise en place, des voitures disponibilisées pour la récup, des chantiers se sont faits pour mettre en place des douches, etc.

Mais l’envergure de la situation en termes d’hébergement, qu’on ne peut que qualifier de désastreuse, a fait que petit à petit, le bâtiment a continué de se remplir, jusqu’à ce que des chambres de deux deviennent des chambres pour quatre ou cinq, parfois huit (le souvenir reste d’une chambre où les gars qui y vivaient dormaient par roulement, faute de lits), que les espaces collectifs deviennent des espaces de vie…

Et avec le nombre viennent les problèmes, qui étaient déjà là mais étaient limités par le fait que tout le monde se connaissait plus ou moins. Le bâtiment a continué de se remplir alors qu’il était déjà plein et les conditions sont devenues très difficiles.

C’est un bâtiment de quatre étages, ce qui fait initialement avec le rez de chaussée cinq étages d’habitation. Rapidement, avec la venue de l’hiver, le sous-sol, un espace sans fenêtres et avec des fuites d’eau a aussi été bondé. Il y a eu des soirs où des personnes ont dû dormir dans des lits trempés par l’inondation…

Même bail dans les sanitaires : conçus pour une utilisation légère par des employé.e.s de bureau, ils n’ont pas bien tenu le coup, et petit à petit des points d’eau se sont éteints et des fuites se sont infiltrées entre les étages.

Au pic de l’hiver, les habitant.e.s s’auto-estimaient à trois cents personnes. Trois cent personnes, ayant déjà traversé des difficultés intenses au pays et sur leur route, entassées là faute de mieux, dans l’apathie générale de la part des pouvoirs publics. Au moins le chauffage, même sans infrastructure, n’aura pas été un problème, l’entassement étant tel que le bâtiment est chauffé par les corps des personnes qui y vivent.

Mues par la situation dans le bâtiment, des personnes habitantes et des personnes solidaires s’est lancé dans un enchaînement d’ouvertures. L’objectif était de reloger au moins déjà les familles, qui jusque là occupaient le quatrième étage, mais aussi le plus de monde possible pour désengorger le lieu. Campagne d’ouverture qui, de fait, ne pouvait ni complètement désengorger Russell, ni en même temps s’en tenir à agir avec Russell seulement – Et donc qui a laissé Russell tel quel. La plupart des familles ont trouvé refuge dans des squats plus petits, et même pas mal des hommes seuls, mais il suffit qu’une chambre se libère et déjà il y a des personnes qui attendent de se trouver un coin. L’arrivée de nouvelles personnes est une constante. La population du bâtiment se renouvelle donc au fur et à mesure que des personnes trouvent d’autres solutions ou continuent leur chemin. D’autres personnes sont là depuis le début, toujours sans perspective d’autres chose, bloquées là par la préfecture qui laisse traîner les procédures.

Quoi qu’il en soit, malgré le fait que le bât n’ai eu que 2 mois de délai avant d’être expulsable à partir de juin, il a tenu l’hiver, au grand soulagement de tout le monde. Il y a eu des menaces d’expulsion en septembre, mais elles n’ont pas été menées à bout. Sans doute le fait que ce squat existe était-ce d’une certaine manière arrangeant pour les autorités, qui se sont complètement déresponsabilisées de ce qu’elle sont tenues de faire par la loi, c’est à dire s’occuper de l’hébergement d’urgence des personnes qui demandent l’asile. Cela peut expliquer l’absence d’expulsion, alors même que le propriétaire avait l’air de vraiment vouloir récupérer son bien.

Mais depuis quand nous soucions nous de l’opinion de la préfecture ? Et puis on ne peut pas dire que le fait que Russell ait existé a permis à la préfecture de se défaire de la tâche qu’elle aurait sinon assumée, puisque nous connaissons suffisamment la préfecture pour pouvoir dire qu’elle ne s’en serait pas non plus occupée si Russell n’avait pas existé. En tout cas, c’est ce que tout pousse à croire : On peut citer le cas des deux gros campements du jardin du Pech et de l’île de la Ramée, que les autorités n’ont « relogé » (expulsion avec relogement partiel et temporaire seulement les demandeureuses d’asile) qu’après qu’ils aient passé l’hiver dehors… et que la belle saison revenait et qu’il fallait faire place aux bourgeois pour amener leurs chiens chier dans le parc et nettoyer la ville des tâches de misère qui pourraient écœurer les touristes. (Les habitantes du camp n’étaient d’ailleurs pas dupes des prétentions de la sous-préfète, en déplacement sur le terrain pour l’occasion, de « sortir les gens de ce bidonville », et les traitaient, elle et ses fonctionnaires de police, de « nazistes »)

Campement du Jardin du Pech, en face du Casino des Arènes

Russell aura été pour beaucoup, beaucoup de personnes un point de refuge dans un territoire autrement hostile. Malgré tout ce qui a pu se passer, en fait, ça a pu être un endroit d’abri, tout simplement parce que malgré les galères individuelles et les disputes entre groupes, il y a une certaine cohésion et solidarité de fait qui protège et cache des personnes qui auraient pu autrement être très exposées aux actions hostiles de la police et du gouvernement. Et Russell aura été le lieu de beaucoup de rencontres et de solidarité.

Quelles que soient les difficultés liées à la vie collective dans un gros bâtiment où pas tout le monde se comprend et où tout le monde n’a pas forcément l’envie ou l’énergie de penser collectivement, ce qu’on peut tirer de l’expérience de Russell, c’est que les lieux comme celui là sont très importants parce qu’ils permettent de construire des dynamiques collectives et servir de point d’atterrissage dans la ville pour les personnes venant d’ailleurs. On notera par exemple qu’un groupe de Russell est rentré en contact avec des squats parisiens pour une établir une solidarité entre les personnes de Paris et de Toulouse, utile notamment lorsqu’il faut faire des démarches à Paris dans le cadre de la demande d’asile. Ou encore que le fait que les personnes vivent dans un même endroit a permis de donner l’alerte lorsque des personnes étaient embarquées au C.R.A, ce qui a permis d’éviter une partie des expulsions, alors que quand les personnes sont isolées, ça peut prendre plusieurs jours avant que qui que ce soit ne se rende compte du placement en rétention.

Pour dire l’envergure que ça a pris, même la rapportrice des Nations Unies, en visite en France pour dresser un rapport sur la situation de l’accueil des personnes migrantes, est passée par Russell. En vérité, l’impact concret de cette visite à Russell a été presque nul (deux personnes régularisées sur des centaines), mais au moins il y a eu un témoignage extérieur des conditions que l’État français impose aux étrangèr.e.s indésirables. Le rapport est, à ce qu’il paraît, cinglant, et les Nations Unies ont interpellé la France pour qu’elle y change quelque chose – ce qui ne semble pas prêt d’arriver.

Nous n’avons pas besoin des Nations Unies pour savoir que c’est la hess sur le terrain, mais bon, les informations ne sortent souvent pas des cercles des personnes concernées et des personnes militantes, le reste de la planète n’en ayant simplement rien à faire, et le rapport ( disponible sur internet ) jette au moins un peu de lumière sur la situation pour les personnes qui daigneront le lire. Mais ne nous faisons pas d’illusions, ce n’est pas le passage de l’ONU qui va changer quoi que ce soit – la preuve, ça n’a pas mis un frein à la préf pour l’expulsabilité de Russell (effective depuis l’été 2018). Les mots restent des mots.

L’État, en voulant expulser Russell, a voulu à nouveau isoler toutes les personnes qui y était rassemblées, soit pour celleux qu’ils relogeront en les dispersant dans les CADA parfois très éloignés de leurs lieux de résidence (le dispositif de logement d’urgence étant saturé à Toulouse, accepter le relogement peut signifier être isolé.e à des centaines de kilomètres de là où tu as commencé à nouer des relations), soit en les remettant à la rue. Et isolé.e.s, toutes ces personnes auraient été bien plus faciles à policer et à balayer de l’espace public.

Cependant, le nombre donne la force, et les personnes du squat Russell, en lien avec des ex-habitant.e.s et un collectif de squatteureuses, lasses d’être dans une situation où la police peut débouler à tout moment, ont rouvert sur l’avenue de Muret. Le grand complexe EDF, abandonné depuis dix ans, askip squatté une première fois il y a cinq ou six ans, est ouvert désormais depuis quelques semaines. Dès l’ouverture, de nombreuses nouvelles personnes sont passées pour voir s’il pouvait y avoir une place pour elles, et la population de Muret arrive déjà facilement au double de celle de Russell.

Comme quoi, dans l’inaction générale, les questions se poseront toujours de plus en plus grand. Désormais, ce sont près de 600 personnes qui se partagent le complexe. Il y a des gentes de partout, cinq groupes de langue majeurs – français, arabe, anglais, albanais et persan – mais en réalité il y en a beaucoup plus, c’est juste que ce sont les plus grand dénominateurs communs.

Il y a encore beaucoup à faire, par exemple dans la réparation des circuits d’eau et d’électricité, les points d’eau étant peu nombreux et des couloirs entiers étant encore dans le noir. Il y a aussi un projet de construire des douches collectives à l’extérieur ainsi que des bacs de lavage. Mais aussi beaucoup à faire légalement, car le bâtiment est encore techniquement expulsable. (Techniquement parce que pratiquement ça semble compliqué, l’envergure de l’opération étant très très grande et la publicité négative qui pourrait en découler aussi, l’État francais étant déjà épinglé par les Nations Unies pour son mauvais accueil des personnes migrantes, mais on sait aussi que l’État a de gros moyens quand il en a besoin.)

SOFILO, la filière immobilière d’EDF, propriétaire du site, poursuit en justice les occupant.e.s. Le titan de l’immobilier a d’abord essayé de faire virer rapidement tout ça en esquivant la procédure en contradictoire grâce à un tissu de mensonges.

Premièrement, l’agent de sécurité présent au moment de l’officialisation à prétendu avoir été séquestré – Ironiquement, quand les personnes sur place ont discuté avec lui, c’était lui qui refusait de quitter les lieux. Il a aussi témoigné avoir vu débouler des personnes avec des barres de fer, ce qui constitue un second mensonge, mais une image parfaite pour faire pencher la juge en faveur des proprios. Tout ceci alors que la discussion a l’intérieur avait été très calme et qu’il avait même avoué avoir de la sympathie pour la cause des habitant.e.s.

Deuxièmement, l’huissier de justice contacté par les propriétaires pour venir constater l’occupation a feint n’avoir pu rencontrer personne ni constater aucun nom, alors qu’il y avait des noms clairement affichés près du portail (semi-visibles sur les photos de France 3) et que des habitant.e.s ont des photos de lui en la compagnie d’autres habitant.e.s sur leurs portables.

Cela et la prétention que le bâtiment est dangereux pour ses occupantes (comme si vivre isolé.e et à la rue était sans risques) constitue les bases – plutôt friables à nos yeux – du dossier de SOFILO, qui requiert une expulsion immédiate sans même passer par la phase débat et autoriser les habitant.e.s à se défendre. C’est à vomir de les voir utiliser leur prétendu souci pour la sécurité des enfant.e.s dans le bâtiment pour les jeter à la rue. Où étaient ces gentes alors qu’iels étaient transi.e.s par le froid cet hiver ?

Si c’est dangereux de vivre dans un bâtiment désaffecté, n’est ce pas dangereux de traverser la mer sur un bateau de fortune, n’est ce pas dangereux de traverser le désert, n’est ce pas dangereux de pousser à toujours plus de risque pour esquiver les dispositifs aux frontières, n’est ce pas dangereux quand la police française chasse les migrant.e.s jusqu’à leur mort ? N’est ce pas dangereux de refuser des conditions de vie dignes à des personnes dans le besoin ? On notera que le danger encouru n’a pas l’air d’émouvoir les autorités quand ils refusent de venir en aide à un bateau qui chavire, ou qu’ils tirent au flashball sur des personnes tentant de rejoindre les côtes espagnoles à la nage par exemple. Il est très, très clair que le soi-disant souci pour la dangerosité des locaux n’est qu’un (inefficace) masquage des motivations profondes : ne pas laisser la misère mettre en risque leurs profits. Là est le vrai danger : que leurs projets soient retardés, que le bâtiment soit dévalué, et que des personnes jugées indésirables restent visibles et tiennent leur seule possibilité de logement de pied ferme.

En vérité, la question est complexe. L’État sait très bien que là tout de suite, il n’a tout simplement pas les moyens de gérer le problème. Il n’y a pas matériellement suffisamment de places mises à disposition pour les personnes à la rue. Mais il y a aussi une raison pour cela : c’est qu’il n’y a pas de volonté publique de mettre en place un dispositif capable de prendre en charge le problème. Même plus : Les autorités n’ont aucun intérêt à résoudre le problème. De maintenir les personnes étrangères dans le dénuement et la misère est utile pour le pouvoir en place, parce qu’un.e étrangèr.e désespéré.e, ça fait plus peur qu’une personne qui a des conditions d’existence raisonnables. Les autorités ont tout intérêt à maintenir ce dénuement, car il sert de double-pression sur le reste de la population : A la fois, lx pauvre est un.e menace dans le sens ou ielle est un.e ennemi.e, car ielle va vouloir conquérir nos conforts, mais aussi l’image de la pauvreté est une menace qui s’adresse aux personnes acquises au pouvoir : si vous sortez du rang, voilà comment vous finirez, et personne ne pourra plus rien pour vous. La pauvreté doit apparaître comme une fatalité, et non pas comme l’artifice qu’elle est, sous peine de perdre son efficacité publicitaire.

Donc l’État ne va pas reloger ces 600 personnes. Mais en même temps, laisser perdurer trop longtemps le status quo est tout autant problématique : Les autorités ne peuvent pas se permettre de laisser une telle perturbation à l’ordre en place – un projet immobilier bloqué par des squatteureuses – sous peine de perdre le contrôle. Lâcher un centimètre en revient pour eux à lâcher un kilomètre : que va-t-il se passer si un collectif de 600 personnes étrangères en galère prennent la confiance ? L’étrangèr.e doit être crainti.f.ve (expulsions, contrôles d’identité au faciès et aux points stratégiques et de passage, racket, amendes abusives), soumis.e (attente d’audience, attente de résultats, attente de courriers, attente de RDV attente, attente, attente…) ou en cavale (Obligation de Quitter le Territoire Français, Interdiction de Retour sur le Territoire Français, Dublinage) face aux autorités. Les étrangèr.e.s ne doivent pas être groupé.e.s et solidaires.

Donc les autorités vont sans doute attaquer ce groupe par un moyen ou par un autre. Elles rechignent sans doute à s’y prendre – ce qui expliquerait le fait que Russell ait duré un an – car l’opération est grande et risque d’être bruyante. Mais l’État sait diviser et isoler ses cibles, et nous pouvons être certain.e.s que dès que l’occasion se présentera les forces de l’ordre seront expédiées pour nettoyer tout ça manu militari. C’est pourquoi il est essentiel que des réseaux de solidarité se forment autour des résidant.e.s de l’avenue de Muret.

Nous ne pouvons pas rester quiètement assis.e.s dans nos fauteuils et laisser ces autorités qui se prétendent nôtres infliger incessamment leurs violences aux personnes exilé.e.s. Car ce que l’État fait, il le fait en notre nom – que nous y ayons consenti ou pas – et pour garantir le maintien d’un mode de vie dont nous, résidant.e.s de l’occident impérialiste, sommes une partie des bénéficiaires. L’inaction dans une telle situation en revient à être complice de cette violence.

Nous sommes tou.te.s en mesure d’exprimer notre solidarité. Pour certain.e.s d’entre nous, certaines expressions de solidarité seront plus difficiles que pour d’autres, mais les moyens d’action pour lutter contre la Forteresse Europe sont nombreux. De la solidarité immédiate – passer du temps avec les personnes, les dépanner sur des choses parfois complexes qui sont plus simples pour des personnes au statut administratif ou à la position sociale plus stable, apporter un soutien matériel (matos, nourriture, produits hygiène, etc) – à une solidarité offensive – attaquer directement les rouages de la machine à expulser – les possibilités sont multiples et restent à imaginer.

NO NATIONS NO BORDERS

FIGHT LAW AND ORDER

NO BORDERS NO NATIONS

STOP THE DEPORTATIONS

P.-S.

Une audience a lieu ce vendredi 28 juin 2019 au Tribunal d’Instance de Toulouse (Avenue Camille Pujol, métro Francois Verdier) pour tenter de renverser l’expulsabilité immédiate du squat avenue de Muret.

Notes

[1Problèmes que nous avons choisi de ne pas développer ici, mais qui pourraient faire l’objet d’un texte à part entière

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