[Grèce] Communiqué de l’Initiative des prisonniers anarchistes de Korydallos à propos de l’assassinat de Marjan Kola

Marjan Kola a été tué par une unité de la police antiterroriste EKAM le 21 juillet 2013 à proximité de la frontière entre la Grèce et l’Albanie d’où il était originaire. Marjan était un des onze prisonniers à s’être fait la malle de la prison de Trikala le 22 mars 2013, dans une évasion collective pleine de classe. Avec onze prisonniers dans la nature l’Etat grec, humilié, entreprit une spectaculaire chasse à l’homme, et dans le même temps une opération antiterroriste de vengeance au cœur des prisons. Marjan est le troisième des évadés de Trikala à être assassiné par la police, quatre de ses camarades de belle avaient été repris.

« Nous savons que tout le monde meurt un jour. Mais il y a des morts qu’on regrette plus car elles ont choisi leur propre voie.  »
Katerina Gogou

Appuyée par une vaste couverture médiatique et en continu, la chasse aux évadés de la taule de Trikala se poursuit depuis maintenant plus de quatre mois, tenant le public en haleine, puisque tous les éléments d’une superproduction sont réunis : cavale « cinématographique », assassins « sans scrupules » et « sanguinaires », flics « durs et déterminés », des affrontements, des morts et une chasse à l’homme à l’échelle d’une grande partie du territoire grec.

Le quatrième pouvoir [les médias], est un élément central dans le fonctionnement d’une démocratie étant donné qu’il intervient entre les autres pouvoirs et les citoyens afin de nous rappeler une fois encore les règles du jeu : le régime démocratique ne ménage pas son temps, son énergie, ni son argent quand il s’agit d’appliquer la doctrine sécuritaire.

Durant tout ce temps, les journaleux angoissés présents sur les lieux des opérations, les reportages avec leur musique martelée, les adjectifs de type « sensationnels » utilisés pour parler des fugitifs, les images de flics armés jusqu’aux dents, tout cela dans un unique but : retourner le subconscient collectif à propos des évadés et faire accepter l’omnipotence étatique.

Même si certains des évadés qui vivent encore des moments de liberté, parviennent, finalement, à s’échapper d’une manière ou d’une autre, cela devrait donner l’impression que ce n’est pas par la faiblesse de l’État, mais plutôt grâce à un invisible réseau de soutien, ou bien grâce au soutien de l’UCK (Armée de Libération du Kosovo) ou, peut-être encore grâce à leurs super-pouvoirs métaphysiques.

L’objectif est toujours de gagner les esprits

Cela aura beau étonner les réflexes humanitaires de ceux qui ferment les yeux d’eux-mêmes, la peine de mort est quelque chose de parfaitement tolérable par la démocratie. Bien qu’il y ait une différence significative : elle se décide, s’ordonne et s’exécute, non pas dans un tribunal, mais dans les journaux télévisés, reste juste le suspense sur le moment et la manière dont elle sera appliquée.

Les sourires qui accompagnaient les déclarations victorieuses du ministre de l’Ordre Public [équivalent du ministère de l’Intérieur] Nikos Dendias pour la présentation des fugitifs devant la justice « dans la mesure du possible » exprime de la manière la plus crue la logique et la morale du pouvoir. D’un pouvoir usé qui considère comme une victoire d’importance majeure le fait que des centaines – peut-être des milliers – de flics, épaulés par les forces spéciales de l’armée et des militaires de la Marine, avec des milliers d’armes et de moyens techniques à leur disposition (hélicoptères, chiens policiers, caméras thermiques), aient réussi, au moment où nous écrivons ces lignes, à tuer quatre personnes.

La soif infinie d’atteindre la liberté et la détermination pour l’entretenir est l’unique motivation qui pousse une personne à ne pas se rendre, malgré le fait qu’elle ait contre elle un tel nombre de forces.

Mais le spectacle ne s’arrête pas à l’exécution des évadés. L’État doit se venger de l’humiliation qu’il a subi. Il doit continuer, de ce fait, d’humilier les insoumis et faire des exemples destinés à ceux qui continuent, sans reconnaître l’omnipotence de l’État.

Depuis l’époque d’Homère et la profanation du cadavre d’Hector par Achille jusqu’à l’ère cybernétique contemporaine, l’humiliation de l’ennemi abattu est une des caractéristique de l’arrogance du pouvoir.

Les photographies du cadavre de Marjan Kola démontrent à quel point les temps du banditisme et du brigandage étaient plus francs, quand on suspendaient les têtes coupées des bandits, exposées de manière exemplaire sur les places des villages. Dans l’époque numérique, le message est envoyé complètement et instantanément dans n’importe quelle partie du globe, à nous qui sommes face à notre écran. Et, le plus important, c’est que le message n’est plus chargé du sang et de la puanteur qui provenaient du contact direct avec le cadavre. L’arène est devenue numérique et le geste du pouce dirigé vers le bas a été remplacé par les émoticônes dans les commentaires du public. Du travail fait proprement !

Avec la mort de Marjan Kola, le système judiciaire-policier-pénal a eu le sentiment de restaurer son honneur perdu. Kola avait été ciblé dès le début comme le « cerveau », le « leader » du groupe, le plus « cruel » et « sanguinaire ».

Nous autres n’avons pas connu personnellement Kola, ni aucun autre des évadés. Notre objectif n’est pas de sanctifier ou d’héroïser qui que ce soit. Évidemment nous ne sommes pas non plus en train de rédiger une simple chronique nécrologique, mais profitant de ces événements nous voulons partager quelques réflexions au sujet de la manière utilisée par le régime pour traiter la situation, tant au niveau médiatique qu’au niveau militaro-policier. Pourtant, les informations dont nous disposons proviennent aussi de la presse professionnelle, seule notre interprétation est différente.

La police grecque avait des comptes à régler avec Kola depuis sa fuite du commissariat de Thèbes, et encore plus après l’opération policière dans le quartier de Vyronas à Athènes où il fut arrêté en compagnie de Santri Pema. Dans cette histoire qui remonte à février 2010, suite à des rafales de tirs de la police, mourut Nikolas Todi [un jeune de 25 ans qui passait par là], sans qu’il y ait la moindre enquête ouverte contre le flic qui l’a tué. Ce dernier fut même reconnu pour son « absence de pitié ». La veille à Marousi, dans la banlieue d’Athènes, Kola et un de ses camarades avaient désarmé une patrouille de flics qui circulait en voiture avant de s’enfuir.

Ils tentèrent de faire la même chose dans le village de Distomo, [dans le centre de la Grèce] et, apparemment la scène se serait terminée sans une seule goutte de sang [un flic reçut une balle fatale] si la seconde patrouille de police n’était pas intervenue. Tant l’exemple de Marousi que celui de Distomo suffisent à démontrer qu’il s’agit de personnes de sang-froid et non pas sanguinaires. N’importe qui peut comprendre qu’il est plus dangereux d’essayer de désarmer une personne armée que de la tuer.
Le bon sens nous amène alors à conclure que les adjectifs utilisés par les journalistes pour qualifier les fugitifs ne servent qu’à fabriquer des images et n’ont rien à voir avec la réalité.

Bien sûr les fugitifs sont armés et il est logique qu’ils utilisent leurs armes pour s’échapper dans le cas où ils sont sur le point d’être capturés. Mais c’est une chose de tirer sur des gens armés pour garantir sa liberté et une autre d’assassiner « sans scrupule » ni raison. Ce que nous venons de mentionner démontre autre chose, c’est que les fugitifs n’ont jamais tiré sur des civils, malgré le fait qu’ils se sont à de nombreuses reprises retrouvés dans une situation où il y en avaient plusieurs à proximité d’eux.

La morale actuelle commande de se soumettre aux ordres de la police. La morale des mutins a pour seule limite la liberté et se moque avec ironie des ordres policiers.

Prenant ça en compte, les flics n’hésitent pas à agir dans des zones densément peuplées (comme à Vyronas) ou encore à proximité des voies rapides (comme dans le secteur de l’Isthme de Corinthe) acceptant la possibilité qu’il y ait des blessés ou des morts parmi les gens qui passent par là par hasard comme dans le cas de Nikolas Todi et de Katerina Zogali [morte lors d’une opération policière contre les fugitifs en mars 2013].

En tant qu’anarchistes nous rejetons les notions de dédommagements des victimes ou celles des dommages collatéraux, celles-ci sont caractéristiques de la logique autoritaire qui méprise la vie. Après les arrestations de Vyronas, le ministre de l’Ordre Public d’alors, Chrysochoidis, nous l’a réaffirmé en disant de manière crue qu’il est « possible qu’un citoyen innocent ait été tué, mais que deux dangereux malfaiteurs avaient été arrêtés ».

Les médias de masse et une grande partie de « l’opinion publique » accusent les évadés, les rendant responsables de la mort de ces deux personnes, à Vyronas et dans l’Isthme, au motifs qu’ils opposèrent une réaction quand la police leur intima l’ordre de se rendre. Cette perception des choses élude que pour certaines personnes la liberté ne se négocie pas. Malgré tout ça, nous ne pouvons que signaler la différence entre les deux événements, puisque Todi fut exécuté car les flics l’ont confondu avec quelqu’un qu’ils voulaient arrêté, tandis que la mort de Zogali fut un accident.

Finalement, nous sommes d’accord avec les médias, les évadés manquent ou manquaient de scrupules, ils n’ont pas hésité à défendre la liberté qu’ils avaient si difficilement obtenu. Comme l’a écrit à propos de Kola, Marusco son ancien codétenu qui l’a bien connu : « Marjan Kola était un des prisonniers, ou otage, de l’État, qui donnait l’impression d’être enfermé pour défaut de permis de conduire, calme et correct, avec un comportement respectueux des autres prisonniers, mais qui avait une « fragilité » comme tous ceux qui se sont retrouvés coincés entre les mâchoires de fer de l’État. Il voulait à tout prix être libre. Tôt ou tard il aurait risqué sa vie, jamais celle des autres  ».

La militarisation du régime s’accélère à un rythme vertigineux. De plus en plus souvent l’État recourt à des solutions de type militaire pour traiter plusieurs questions qui, de fait ou potentiellement, perturbent le fragile équilibre social.

Ces six derniers mois, la police antiterroriste EKAM s’est chargée de casser la grève des travailleurs du métro, de coups de filet dans les espaces occupés anarchistes, d’arrêter de gens dans le coin de Skouries en Chalcidie [où les habitants s’opposent par une lutte populaire à l’exploitation d’une mine d’or amenée à détruire une grande partie de la forêt locale], de fouiller des cellules et de tabasser des prisonniers.

La même unité fortement armée et spécialement entraînée a été utilisée pour différentes missions, où dans la majorité des cas il n’existait aucune probabilité d’affrontement armé. La seule raison de son usage était d’intérioriser la peur et la puissance répressive de l’Etat

Les opérations menées contre les évadés servirent de prétexte idéal pour la mise en route de la doctrine de « l’interdisciplinarité » des opérations spéciales. Pour la première fois sur le territoire grec, il y a une coordination entre différents corps de forces spéciales sur une période longue et une zone géographique étendue. Police, armée et Marine militaire, sont dirigées par la même administration et opèrent ensemble.

Cela ne signifie pas que la police ne soit pas suffisante pour ces opérations. Il serait idiot de le penser, étant donné que les deux autres corps sont extrêmement limités et les deux embuscades ont été, jusqu’à présent, montées par la police. Simplement, le cas des évadés sert de prétexte à l’application de la doctrine moderne de la main de fer de la démocratie. C’est ainsi que les concepts de base de la démocratie bourgeoise se précisent, le regard tourné vers les futurs conflits sociaux.

Alors les forces ennemies se regroupent, évoluent, se renforcent et tentent d’imposer des conditions de vie toujours plus défavorables. Face à cette réalité, nous devons collectiviser notre résistance, nous équiper à tous les niveaux – organisationnel, de conscience, logistique – développer et enrichir les pratiques et les formes de la lutte. Détruisons les séparations artificielles que produit le monde du pouvoir, en recherchant les points à même d’unir les gens qui, pour des raisons propres, se rebellent et défient de manière pratique l’ordre légal.

Que ce soit individuellement ou collectivement, que ce soit en jetant des pierres dans les manifs ou en dirigeant leur kalachnikov en direction de ceux qui imposent l’esclavage généralisé. Et, partant de nos expériences communes construisons le cadre conscient des relations de solidarité.

La solidarité avec les parias de la société-prison ne s’exprime pas seulement quand ça ne coûte rien, comme un soutien aux prisonniers à condition qu’ils restent passifs, mais aussi quand certains se mettent en action, s’évadent, choisissent et défendent, armés, leur liberté.

Et spécialement, comme dans le cas dont nous avons parlé, quand des personnes se retrouvent dans la ligne de mire, diffamé nuit et jour par le quatrième pouvoir qui prépare leur exécution. La complicité avec les meurtriers de l’État, ce n’est pas que les hurlements sanguinaires d’une foule mise en réseau, mais aussi de confortables silences.

Initiative des prisonniers anarchistes de Korydallos

Les versions à partir desquelles nous avons traduit ce communiqué sont disponibles en espagnol sur contrainfo :

http://es.contrainfo.espiv.net/2013/07/31/grecia-comunicado-de-la-iniciativa-de-prisioneros-anarquistas-de-koridallos-sobre-el-asesinato-de-marjan-kola/

Et en anglais sur 325 :

http://325.nostate.net/?p=8406

Par ailleurs un autre communiqué à propos de l’assassinat de Marjan Kola, signé de "prisonniers de la CCF ayant croisé Marjan en prison" a été publié. Intitulé Mirupafshim ("au revoir" en Albanais), la traduction en français de ce texte est disponible aussi sur contrainfo :

http://fr.contrainfo.espiv.net/2013/08/04/prisons-grecques-communique-des-membres-prisonniers-de-la-ccf-au-sujet-de-marjan-kola/

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