Désamorcer l’opération policière du 28 avril 2016

L’objet de ce texte n’est pas d’entamer une première analyse à chaud d’un mouvement que l’on invoque plus qu’on ne le vit mais plutôt de revenir sur les stratégies du discours mises en place par la Police, l’Etat et la Presse à Toulouse à travers un moment-clé, la manifestation du jeudi 28 avril. Une version pdf est proposée pour rendre la lecture plus confortable.

Désamorcer l’opération policière du jeudi 28 avril

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Cela fait deux mois que des manifestations contre la loi Travail se succèdent dans la ville rose. Sans succès aucun. Les syndicats nous demandent de faire grève une fois tous les mois. On perd des thunes, on perd notre temps, on défile sans voir aucun rapport de force concret à l’horizon. Pas même un petit retour sur les « nombreuses assemblées de grévistes dans les entreprises du privé » qu’on nous vend à chaque évocation de la convergence des luttes. Par contre les prolos en CDD à la Poste se font tous jeter après une journée de grève. Et il n’y a bien sûr pas qu’à la Poste. Faire grève un jour n’a jamais rien changé. Défiler comme des cons pour se compter non plus. Mais il serait bien trop simple de tout rejeter sur les cadres syndicaux. Il y a un problème de fond auquel tous les luttants, syndiqués ou non, travailleurs ou pas, doivent réfléchir, et vite.

L’objet de ce texte n’est pas d’entamer une première analyse à chaud d’un mouvement que l’on invoque plus qu’on ne le vit mais plutôt de revenir sur les stratégies du discours mises en place par la Police, l’Etat et la Presse à Toulouse à travers un moment-clé, la manifestation du jeudi 28 avril.

Pourquoi un moment-clé ? Parce que cette journée était un test pour la poursuite de la mobilisation. Que les étudiants et les lycéens ne soient pas là ne changeait rien. A Toulouse, ils ne représentent pas grand-chose. Aucun mouvement lycéen n’a éclos, les petits chefaillons sont les filles et fils des grands chefaillons, tous dans des lycées généraux, tous formés à la même enseigne. Aucune « marge » ne s’est autonomisée pour proposer un discours lucide sur ce à quoi sont promis les lycéens, notamment professionnels et techniques, d’aujourd’hui et les actes que le refus de ce destin de bagnards implique. Du côté étudiant, il est probable que la plupart des étudiants salariés ne se reconnaissent que très peu dans l’identité étudiante. La fac fournit de moins en moins les possibilités d’un contre-monde où l’on se réfugie quelques années. La prolétarisation des classes de l’encadrement social suppose un job étudiant, les bourses ne suffisent pas, l’utopie de l’enseignement supérieur pour tous s’effondre face au temps passé à récurer les chiottes du Mcdo 25h par semaine en CDI. Comme une lame de fond, la Loi sur l’Autonomie des Universités vient confirmer la tendance, désacraliser la Fac comme possible espace d’organisation, en embauchant des vigiles intérimaires pour protéger avec leurs rottweilers et leur BMW coupée-cabriolet les bâtiments que Vinci loue à l’Université du Mirail. Ceci est le négatif d’une photographie de la « jeunesse » médiatique.

Le retour

Ce petit retour aurait pu ne pas exister. Nous sommes habitués aux mensonges de propagande mais peut-être qu’à ce stade du mouvement il est important de faire le point sur le grotesque de l’information, qui vient parfois au sein même de nos luttes nous affaiblir.
Les manifestations à Toulouse sont généralement massives. Terre de gauche, folklore militant, on ne rate pas une occasion de défiler pour contester. Mais de la contestation, il ne reste qu’une coquille vide et un camion-sono. Depuis le début de la mobilisation, des cortèges sans étiquette (ça ne veut pas dire sans contenu bien au contraire) séparent les différents cortèges syndicaux. Ces cortèges sont constitués de jeunes et de moins jeunes, en bref, on se fiche de l’âge des gens. Ce jeudi 28 avril, un cortège sans étiquette a décidé de prendre le devant de la manif, mené par une batucada toujours aussi déterminée, quelques banderoles lycéennes, étudiantes, prolétariennes. L’ambiance est plus que bon enfant, on fait un sitting, on se relève, on chante. Franchement rien de méchant.
A Jean Jaurès, nous sommes étonnés de voir le camion de tête du cortège CGT se barrer en douce en direction de la médiathèque. Occupation de la gare avec la complicité des camarades cheminots en lutte ? Non, une simple désertion. Les syndiqués sont perdus. « Nous, on continue » lance une manifestante. Et finalement ça suit derrière. Peu après, la tête du cortège tente de se frayer un chemin dans l’hyper-centre. Pourquoi ? Pour rencontrer les lècheurs de vitrines du jeudi après-midi. Se faire applaudir. Faire paniquer la Police. Et plein d’autres raisons/actions qui ne me viennent pas en tête. Bref, pour ne pas marcher sur les chemins déjà tracés et quadrillés par le dispositif anti-émeute qui nous attend à François Verdier pour s’assurer de notre dispersion après un tour de Grand Rond (cette pratique syndicale résume à elle-seule le désarroi intersidéral que l’on traverse).
Donc la tête de cortège, composée de gens déguisés ou pas, tente de se frayer un chemin derrière une banderole « Avis aux Patrons, Profitez-en … #Révolution ». La BAC s’interpose parce que c’est une force contre-révolutionnaire. S’ensuivent quarante secondes de « Je te pousse, tu me pousses », une aspersion de gaz lacrymogène, lancer d’une grenade assourdissante puis d’une grenade lacrymogène. Un flic se prend l’éclat de sa grenade assourdissante en pleine tête, pas de bol. Les manifestants reculent. Fin de l’histoire. La manifestation se poursuit en direction de François Verdier. Nous sommes bloqués par le dispositif anti-émeute à la hauteur du centre commercial St Georges. Des syndicalistes appellent à la dispersion, des syndiqués leur répondent « On ne va pas laisser nos jeunes en pâture à la Police ! ». Merci au passage. Un peu de solidarité après autant de « surprises », ça fait toujours plaisir. La police est sur les dents. Les gendarmes mobiles s’installent à Jean Jaurès. La manifestation ne peut ni avancer ni reculer. Certains s’assoient, d’autres se cassent dépités. Je m’arrêterai là en ce qui concerne le récit in situ de cette manifestation.

Le mensonge

Par ce récit, on s’accordera, je pense, à dire qu’il ne s’est strictement rien passé ce jeudi 28 avril à 13h. Donc, revenons tout d’abord sur les communiqués de la préfecture et du syndicat Unité SGP Police.
« Lors de la manifestation se déroulant à Toulouse dans le cadre de la journée nationale interprofessionnelle de mobilisation, de manifestations et de grève, contre le projet de Loi du Travail, des jets de projectiles très nourris (ndr : c’est nous qui soulignons) ont eu lieu contre les forces de l’ordre, par des individus aux visages dissimulés (ndr : idem) situés en tête cortège. Deux policiers ont été légèrement blessés au crâne (ndr : idem). Après contact avec les organisateurs, il a été décidé d’interrompre la manifestation à hauteur de la rue du Rempart Saint-Étienne. » Préfet de la Haute Garonne.
Avant de passer à la demande d’indemnisation sous la forme de communiqué du syndicat d’Unité SGP Police (qui veut toujours des sous), rétablissons quelques vérités. La CGT est partie de la manifestation bien avant cette terrible mêlée entre manifestants et Bac. Elle a d’ailleurs laissé entendre qu’elle avait décidé de se disperser parce qu’il y avait des éléments perturbateurs en tête de manif. En réalité, la perturbation dont ils parlent ne concernait pas des « éléments à risque » (jargon policier) mais bien le fait que des personnes aient décidé de prendre la tête du cortège. Point. La CGT, vexée, est partie bouder. Et ce qui est sympa, c’est que beaucoup de syndiqués, CGT ou pas, n’ont pas joué leur jeu. Ensuite, en ce qui concerne les jets de projectiles très nourris, alors là, c’est le mytho le plus marrant des services de la préfecture. En même temps, il fallait bien que tout ce beau monde justifie l’arrêt d’un parcours officiel. Tout le monde y trouve son compte. On continue.
« Unité SGP Police dénonce ces graves et inacceptables atteintes à l’intégrité physique (ndr : c’est nous qui soulignons) des fonctionnaires de police et soutient les policiers. », Twitter @SGPPOLICEMIDIPY
Puis ils précisent : « L’un des policiers blessé à la tête n’était pas spécifiquement engagé sur le dispositif maintien de l’ordre et n’était donc pas casqué. »
A tweet con, question conne : qu’est ce qu’il foutait là ce monsieur pas spécifiquement engagé sur le dispositif maintien de l’ordre ?
Passons maintenant à l’opération de propagande orchestrée par La Dépêche du Midi. Parce que là, J-P.B., auteur dont on ne sait pas s’il travaille pour la Police ou pour la Dépêche (peut-être que la distinction n’est pas à faire), s’est lâché.
La Dépêche du Midi le 29 avril 2016, suite de citations :
1er article : « Loi Travail : des manifestations marquées par des affrontements entre casseurs et policiers »
« A Paris, Nantes, Rennes, Toulouse, de violents affrontements ont opposé les forces de l’ordre et une partie des manifestants. Lors de ces heurts, 24 policiers ont été blessés dont 3 grièvement dans la capitale. »
Bien évidemment pas un mot sur les manifestants blessés. On ne va pas faire genre ça nous étonne. Hier, un manifestant a perdu un œil à Rennes suite à un tir de flashball (LBD).
« … les affrontements ont été provoqués par les casseurs à Paris et dans plusieurs villes de province, dont Toulouse. »
On commence à douter de la présence du journaliste sur les lieux de la manifestation.
« … il faut compter avec les Autolib saccagés, ainsi que des vitrines et des abribus à Paris, la Porsche incendiée à Nantes et partout à Lille, Marseille, Bayonne, Bordeaux, Dijon, Grenoble, Rennes et Toulouse, les dizaines de poubelles brûlées et les vitrines taguées … »
Oh le menteur !

2ème article : « Incidents à Toulouse aussi : deux policiers blessés »
« Mais après un défilé bon enfant, l’affaire a dérapé aux environs de 13 heures, à hauteur de la Place Arnaud Bernard. »
Là nous sommes sûrs qu’il n’y était pas.
« Après avoir tergiversé, les organisateurs du cortège contre la loi Travail ont proposé un sitting pour réfléchir à la suite. Continuer à manifester ou pas. C’est là qu’une poignée de manifestants cagoulés s’en est pris aux forces de l’ordre, très présentes du côté des allées Jean Jaurès et de Saint-Georges. »
Le récit est déstructuré. D’Arnaud Bernard, nous arrivons à Saint Georges. En plus de ne pas avoir été là, le journaliste ne prend plus le temps de proposer une histoire crédible, tant qu’il écrit « casseurs », « cagoules », « affrontements », « violence » etc. On appelle ça la sensation.
« Heureusement, ce type d’incidents n’a pas eu lieu dans les autres départements. »
Ouf, la guerre civile ne s’étend pas.
Puis, J.-P.B. se laisse à un petit commentaire intitulé « Otages des casseurs » où il donne son petit avis sur le mouvement, sur la présence de « casseurs cagoulés et de minorités gauchistes qui n’ont qu’une seule envie : en découdre avec les forces de l’ordre », sur comment on gagne dans un mouvement social, en insistant : « Le phénomène n’est pas nouveau, mais la répétition des manifestations avec leur lot de violences risque d’affaiblir la cause défendue par ceux qui s’opposent sur le fond à la loi Travail. Surtout si les syndicats ne condamnent pas clairement les fauteurs de trouble. ».
« J-P, tu n’étais pas en grève apparemment jeudi 28 avril, tu travaillais. Les conseils d’un jaune pour réussir une bonne grève, on n’en veut pas alors contente toi de rapporter la version des flics. » dira un syndicaliste.

L’enjeu

Si les syndicats suivent les conseils de J-P, alors ils participeront à la grande opération de désinformation menée unilatéralement par les forces répressives pour justifier une nouvelle étape du maintien de l’ordre dans ce mouvement social : la fin de la récréation. Fin de la récréation veut dire fin du mouvement. La seule chance que l’on ait de s’en sortir, c’est d’être solidaires dans la multiplicité des pratiques. La Police, on s’en fiche. On veut gagner sans s’arrêter et les stratégies d’isolement ne sont que des manœuvres du pouvoir destinées à diviser notre hydre à huit têtes. La seule question que l’on doit se poser entre luttants, c’est comment va-t-on détruire cette loi de merde. Et c’est de stratégie de lutte dont nous devons parler avant tout. Comment les copines, les copains partent en reconductible, comment on va chercher les gens, comment on fait mal au porte-feuille de Messieurs les Gros. Et plein d’autres raisons/actions qui ne me viennent pas en tête …
Les minorités agissantes sont des majorités politiques en devenir ou ne sont rien. Le blocage de toute la zone Eurocentre de 3h à 9h du matin le jeudi 28 avril à une centaine a permis de se rendre compte de nos capacités de nuisance à l’égard de l’économie toulousaine. Étonnamment, les six heures de blocage dur des trois ronds points qui desservent la zone n’ont amené qu’une voiture de gendarmerie. La forte présence de la CGT y est certainement pour beaucoup mais si les camarades continuent ce genre d’actions, il n’est pas sûr que les flics les laissent continuer. Et c’est là qu’ils comprendront, pour ceux qui n’ont pas compris, que le rapport à la violence n’est pas une question de principe mais de stratégie et que ce n’est pas nous qui déterminons son intensité à l’heure actuelle. Donc, pour conclure, ne tombons pas dans le panneau de la violence et restons déterminés à jeter la loi Travail et son monde dans les poubelles de l’Histoire. #Luttonsmieuxqueça.

Billy the Kid

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