Qui sont les familles des mobilisation ?

Lorsque des manifestations ou des évènements se préparent, un précepte revient comme une ritournelle qu’il semble intéressant d’analyser : il faudrait faire des mobilisations familiales. Une action est proposée, mais est ce que les familles viendraient ? Pour situer ce texte est écrit depuis l’organisation d’une lutte écolo. Tout le monde a l’air de se comprendre. Des têtes sont hochées, les familles oui, oui. On voit de quoi on parle. Famille veut dire : personnes non-militantes à priori, personnes du coin, du territoire, celleux qu’on rameute à la lutte. On voit de quoi on parle mais la gêne grandit sans s’estomper : qu’est ce qui se cache derrière cet avatar de la famille ?

Quelles mobilisations sont familiales ?
La plus grande mobilisation familiale des dernières années en France a été la manif pour tous. Il y avait bien des drapeaux avec des papas, des mamans, et des enfants venus là pour défendre ce système familiale qui les oppresse sûrement. Ils sont blancs et portent des polos, ils sont en bonne santé et ont des serre-tête.
Les autres familles des mobilisations qui mettent au cœur de leur lutte ce signifiant, ce sont les luttes appelées depuis les familles de victimes de violences policières. Des familles non-blanches, qui ont perdu un proche. Des familles qui s’organisent depuis ce signifiant parce que la colère et la tristesse partent de là. La famille devient un sujet politique. Elle n’est pas la défense de la famille nucléaire mais une parole située depuis laquelle on appelle à la révolte contre une police raciste. Elle n’est pas la défense d’un système mais le lieu logique de défense de la mémoire de quelqu’un. La famille devient un lieu qui défend des corps traqués par la police. La famille n’est pas signe de calme, elle appelle depuis la rage de celui qui manquera.

Qu’attend t-on des familles ?
Une manifestation familiale est une manifestation tranquille. Dans laquelle on ne se fait pas gazer. Parce que les enfants sont petits et ils sont fragiles. Certes. Les enfants sont là parce qu’ils défendent, avec leur innocence habituelle ou fantasmée, les petits écureuils. Etrange donc, de devoir faire appel à ce signifiant de la famille pour être tranquilles. Cela pose deux questions :
La famille est une excuse pour parler de sa vulnérabilité, de sa peur. Pourquoi cette peur ne serait pas entendable sans familles ? Faut-il voler un enfant pour se donner des raisons de ne pas aller dans le black-block ? Une parole pourrait advenir, une parole sans famille, qui pourtant serait entendue et entendable, celle de la vulnérabilité et de la peur, celle de la crainte face à la police. Pourquoi devrait-on faire semblant d’être forts et virilistes sans formation militaires mais sans peur ou parler des familles des mobilisations sans oser nommer sa propre vulnérabilité ? C’est comme en sixième lorsqu’on pose une question intime en disant que c’est à une copine que c’est arrivé. La copine c’est la famille et rien n’est moins sûr.
Les mobilisations écolos visent - notamment avec une certaine stratégie des SDT [1] qui touche un autre public, plus large, que les luttes autonomes organisées de manière autonomes – des mobilisations énormes. Les chiffres sont énormes et on dit que le rapport de force est tributaire du nombre. C’est bien que beaucoup de gens se sont sentis de venir, se sont senti inclus. Pourquoi alors la famille devient l’exemple ultime de l’inclusion ? Si on inclut des familles, c’est sûr que tout le monde peut venir. On pourrait aussi choisir d’autres alliances, inclure des personnes à mobilité réduite, des personnes qui n’ont pas envie, mal au pied, ou simplement qui n’ont pas l’habitude. Et puis, de quelles familles parle t-on lorsqu’on parle de mobilisations écolos ? Doutons quelques instants qu’inclure des familles blanches, hétéro et classe moyenne ouvre la porte à un pseudo tout le monde.

L’innocence de la famille
Ce que la famille représente, c’est l’innocence. Ce n’est pas que la famille est le maximum de l’inclusivité. L’innocence de la famille, le bon droit dans lequel elle est, est l’inverse du politique. L’innocence n’attaque pas, ne se défend pas. L’innocence est, et elle est défend ce qui est. C’est qu’elle le bouclier parfait, elle représente ce à quoi la police ne peut pas s’en prendre. Surtout pas. Si un flic gaze une famille blanche, c’est comme piétiner l’enfant Kinder. Alors, ce sera un scandale. Que des flics tuent des adolescents racisés est un fait problématique pour certain.es mais qu’elle gaze des enfants blonds est un scandale national. Voilà pourquoi le signifiant famille est insupportable dans les luttes écolos, parce qu’il dévoile les biais de classe, de genre et de race.

Les famille des luttes écolos sont blanches, en bonne santé, cadre supérieures, papa, maman, enfant. Ils s’insurgent contre les projets inutiles et la destruction de la planète. Ils font du vélo le dimanche et mangent bio. Une sociologie à la noix, oui certes. Mais est-elle fondamentalement fausse ?

Ce qu’elles disent ces familles, ce n’est pas la peur. C’est la volonté des mobilisations d’être gentilles et citoyennes. Une manifestation citoyenne serait ouverte à tout le monde, et être tout le monde dans un monde hétéro-capitaliste-raciste et patriarcal, c’est être hétéro, blanch.es et inquiété.es par le sort du vivant. Une manifestation familiale est dans son bon droit. Cette innocence du bon droit produit l’inverse du politique. L’innocence n’attaque pas, elle ne doit pas se défendre, elle est dans son bon droit. L’innocence est. Elle défend ce qui est et qui doit être ou doit continuer. L’innocence préfère les baleines au béton. Ce que les citoyens disent, et donc les familles c’est que le vivant doit vivre. Ce qui est défendu c’est que ce qui est ne doit pas être tué et le vivant est ce qui est. A force de défendre ce qui est depuis cette cellule naturalisée de la famille, on en vient à défendre ce qui est avec cette structure qui doit exister, celle de la reproduction. La famille est un minuscule laboratoire de créations d’êtres qui se doit d’être respecté pour cette raison-là, : la famille donne la vie. Une manifestation familiale inclut des enfants. Le vivant - qui peut-être défendu de tous les côtés d’un échiquier politique – fait crisser la tête : quoi ? Défendre le vivant ? Jamais ! On se souvient que celleux qui ont défendu le vivant pouvaient le faire depuis une position anti-avortement, en anglais prolife. Pour la vie. Et la vie est ce qui est.
La politique telle que les Rote Zohra [2] la définissent part de notre irréconciliable haine de cette société. Elles ne défendent pas ce qui est, elles tentent de construire ce qui n’est pas.

On ne se bat pour la vie, mais contre l’état et contre ses structures racistes, patriarcales et d’accaparement des terres. C’est bien que le problème avec les luttes écologistes est qu’elles veulent défendre la planète sans remettre en cause constamment les structures humaines qui l’habitent et qui créent de l’oppression : ces familles sont autant de petits rappels d’une structure oppressives et derrière on pourrait se cacher de la police.
Une dernière question se pose avec ces familles des mobilisations : avec qui veut-on faire des alliances ? Pourquoi prioriser cette classe sociale étrange de la famille reproductive alors qu’il y aurait d’autres personnes avec qui penser. Mais ces autres alliances, peut-être ne feraient pas bouclier. La famille est une caution, celle de pouvoir dire qu’il y avait des familles et pourtant de la violence, en oblitérant que la famille est un lieu de violence, et que la lutte écolo n’a pas besoin de se poser en victime d’une violence d’état pour être efficace. Au contraire faire une communication victimaire sur les violences policières qu’ont subit ces gentilles familles écolo donne la nausée lorsqu’on pense à d’autres corps pour qui la violence policière n’est pas un choix, et pour lesquels on ne parle pas d’un gazage du dimanche.

Notes

[1Les soulèvements de la terre sont une organisation écologiste qui cherche à coordoner les luttes locales et à leur donner des moyens matériels de visibilité.

[2Rote Zohra : groupe d’actions révolutionnaires allemandes, qui ont mené
des centaines d’actions contre le capitalisme et le patriarcat de 1974 à
1995 sans pour autant fantasmer la clandestinité et la lutte armée mais
en privilégiant le temps long de la lutte.

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