La politique de dispersion. Sur l’évacuation du camp de Ginestous.

L’expulsion du campement de Ginestous ce lundi 10 juillet est un exemple de plus, après Calais, de la stratégie de l’Etat d’empêcher le plus possible la création d’espaces d’organisation collective hors de son emprise. Cette expulsion soulève beaucoup de questions par rapport à nos moyens de lutte pour contrer cette stratégie de dispersion systématique qui s’illustre dans beaucoup de domaines (migrants, travail, pénal, urbanisme etc...).

Olivier Arsac, maire des quartiers Sept-Deniers, Ginestous et Lalande déclarait en 2014 déjà : « il y a tellement d’espaces verts inoccupés qu’il ne faudrait pas que Ginestous devienne une immense favela. ». Cette crainte d’une installation durable, de la constitution d’un espace de vie trop ancré pour être évacué s’explique en grande partie par les projets de développement économique dans cette zone. C’est le lieu où vont naître la ZAC Garonne et un golf « écolo » et « populaire » dont la construction ne peut débuter que s’il y a évacuation. Ce projet est actuellement en cours, il est annoncé pour fin 2019. Ainsi, ce terrain qui a vu pendant plus de 60 ans s’installer diverses populations discriminées et pauvres (gitans, manouches, roms, serbes, albanais…), va maintenant accueillir un espace de loisirs pour petits et grands bourgeois.

Cette manœuvre d’évacuation est bien ficelée par les pouvoirs publics. L’objectif humaniste affiché de reloger les familles dans le but de leur offrir de meilleures conditions de vie est en fait une mascarade. Par ce biais ils évitent les résistances des occupants lors de l’expulsion (avec quand même une présence policière énorme au cas où), mais aussi se donnent une bonne image auprès de leurs électeurs un peu naïfs et désinformés.
En vérité, la plupart des familles retourneront occuper d’autres campements déjà existants, soit parce qu’ils refusent les propositions d’hébergement, soit parce qu’ils n’auront eu accès qu’à une semaine d’hôtel. Le peu de familles relogées seront éparpillées un peu partout dans Toulouse et souvent séparées.

Les objectifs de ce type de politique sont bien rodés : pratiquer la dispersion, l’épuisement et l’éloignement des personnes, portant un coup final à leur déracinement en les isolant et s’assurant de ne pas recréer les mêmes erreurs commises avec les cités. Il faut à tout prix pour l’État empêcher dans le futur la formation de communautés avec une identité commune et une cohésion forte, terreau fertile d’une organisation politique solide moins dépendante de l’État et de l’économie.

Cette politique de dispersion est omniprésente dans les stratégies étatiques. Elle se substitue au paradigme concentrationnaire d’antan, qui visait a contrôler les personnes en les concentrant dans un espace sécurisé. Cette concentration entraînait des solidarités et donc des résistances. La dispersion au contraire isole et atomise, dissimule les personnes en les éparpillant, comme ce fut le cas pour la Jungle de Calais, et les empêche de se constituer en groupe.

L’exemple des cités est flagrant. La politique concentrationnaire de l’État, visant à concentrer les populations immigrées afin de les contrôler en les maintenant dans des espaces localisables, a créé des lieux où ont pu vivre des identités communes, des solidarités, des rébellions… Ces « zones de non droit », où règnent encore des liens forts entre les gens, sont maintenant en proie à la « dé-densification », ou à la « mixité sociale » prônée par l’urbanisme métropolitain. La rénovation urbaine est la nouvelle phase de dissolution de la vie de quartier, des liens sociaux, de la « pacification » des villes, afin de faire rentrer dans les rangs les plus démunis encore réfractaires à vendre leur vie au salariat pour entrer dans la consommation de masse. Désormais ils seront mélangés dans cette masse complètement difforme et pacifiée que l’on appelle « classe moyenne ».

La politique de concentration était aussi le paradigme du système pénal français pendant longtemps, cependant les mêmes failles s’y trouvaient (fraternisation des prisonniers, rébellions, évasions…) et il fallait y remédier. C’est le rôle des « peines alternatives » et de la liberté surveillée. Là, le prisonnier est géolocalisé en permanence, avec des restrictions sur ses déplacements. Il ne devient plus qu’un individu dont chaque déplacement est contrôlé. Isolé, dans ces foules de gens « normaux ». Plus de liens avec d’autres prisonniers ni de partages d’expériences.
Le cas des prisonniers Basques est aussi très parlant. Que ça soit en France ou en Espagne, la majeure partie d’entre eux est enfermée dans les prisons les plus éloignées de leurs racines, en même temps qu’ils sont le plus possible répartis dans des prisons différentes pour ne pas entrer en contact entre eux. “Un peu plus de la moitié des détenus de l’État français se trouve à plus de 800 kilomètres du Pays Basque et 70, à plus de 400 kilomètres”. Idem pour la dispersion. “Il y a trois prisons avec un seul prisonnier basque, 12 avec seulement deux prisonniers et neuf avec trois” d’après Émilie Martin, militante Basque. Les familles des détenus souffrent de cet éloignement systématique, vécu comme une double peine. Le 9 janvier 2016 une grande manifestation demandant le rapprochement de ces derniers a réuni plus de 170 000 personnes au pays Basque.

La dispersion est clairement un des axes majeurs de l’approfondissement du pouvoir de l’État et de l’économie sur nos vies. Dans le domaine du travail aussi on le voit depuis les années 1970 avec la diversification des lieux de production et la segmentation des travailleurs en groupes plus restreints. Et puis le travail intérimaire, la flexibilité, les mi-temps etc. Autant de processus qui visent à rendre impossibles les créations d’identités collectives au sein de l’appareil de production, en gros d’empêcher la grève. Avec l’ubersisation, on est au top de l’innovation en cette matière de dispersion du travailleur et du temps de travail.

L’organisation étatique est un processus de destruction des liens directs entre les personnes, de privation de la capacité de chacun à penser ses liens avec les autres. L’économie de marché également. (cf. Être Ouragan de George Lapierre) Tous les liens politiques au sens pur, c’est à dire de proximité directe, de partage d’un lieu de vie, nous sont soustraits dès lors que l’argent entre comme médiateur dans les rapports sociaux, autant que lorsque l’on se réfère à une institution éloignée pour régler les conflits entre voisins. Une des difficultés majeures de nos jours à nous organiser et à lutter est que les liens nécessaires et sensibles en amont nous sont supprimés par l’organisation étatique qui s’y substitue.
Ce qui fait, par exemple, la force de la résistance des révolutionnaires syriens, malgré qu’ils soient entrain de s’écrouler face aux attaques contre-révolutionnaires de toutes parts, c’est que l’organisation politique et économique mise en place dans les territoires autonomes sont basés sur des liens familiaux et de voisinage très forts. C’est aussi ce qui a rendu impossible la perversion de cette révolution par le Jabat Al Nosra (cf. le dossier https://lundi.am/En-Route).

Ainsi l’existence même d’un bidonville ou d’un squat est en soi une défaite et une menace pour l’État car cela représente une Pensée autre, la subsistance de pratiques qui mettent en danger sa souveraineté. Ce que cette expulsion soulève comme problématique, c’est une occasion pour nous de tenter de repenser l’état de notre société et de nos moyens de lutte. Comment reconstruire des liens profonds et des formes d’échange hors du rapport marchand ? Comment dépasser le vide qui a été créé entre chaque personne depuis des siècles ? Comment se reconstruire des identités collectives à l’heure où la société est plus atomisée que jamais ? Quels sont les enjeux des grandes migrations actuelles et à venir ? Comment défaire les frontières et proposer des espaces libres et autonomes à nos amis venant d’autres pays ?

A titre personnel, je pense que cela doit passer de manière indispensable par « l’habiter », habiter au sens plein du terme. Trouver des espaces pour déployer une autre Pensée, pour construire quelque chose de différent, pour nous reconstruire ensemble. Un lieu comme Ginestous est peut-être propice à ce genre de tentative.

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