La videosurveillance arrive à Arnaud Bernard

C’était une des promesses de la campagne de Moudenc aux dernières élections municipales. Plusieurs caméras ont été commandées et six d’entre elles sont d’ors et déjà prévues pour Arnaud Bernard, quartier populaire du centre-ville pour lequel la bourgeoisie locale a des projets. Le 4 septembre dernier, des membres du conseil municipal présentaient à une assemblée hétérogène d’habitants le futur visage du quartier avec la mise en œuvre de la vidéosurveillance.

Une concertation pour la forme.

Il y a bien sûr toujours eu des habitants favorables à la vidéo-surveillance, pour qui voir fleurir des caméras semblera suffire à satisfaire leur "besoin de sécurité". Mais hormis ces quelques acharnés et l’habituel lobby sécuritaire et anti-pauvres qu’est l’association des commerçants (ACAAB) [1], une bonne partie des habitants n’y semble pas favorable. Parmi les arguments qui reviennent, on retrouve il est vrai des positions du style : "c’est de l’argent publique gaspillé", "l’efficacité n’est pas prouvé", "ça ne permettra pas d’en finir avec l’économie informelle", "ça ne fera que déplacer le problème", variante de "si on en met une dans telle rue, ça ramènera les délinquants dans la mienne".
Il y a sans nul doute aussi des habitants (mais aussi des travailleurs du quartier ou même les habituels flâneurs ou fêtards qui le font vivre) qui ont fini par être fatigués par ces débats pipés organisés par la mairie.
Il est difficile quand on habite le quartier depuis quelques années de ne pas mesurer son évolution en laboratoire de la militarisation de l’espace et beaucoup vivent déjà l’occupation policière de la place Arnaud Bernard comme une agression quotidienne.
Alors pour l’instant, dans ce contexte, rien ne permet d’affirmer que l’installation de la vidéosurveillance passera comme une lettre à la poste. Même si une réelle opposition reste à construire.
Si il est question de concertation, celle-ci porte simplement sur les endroits précis où les caméras vont être installées. Là, la mairie semble ouverte aux propositions. En même temps, avec six caméras pour commencer, les fanatiques de la vidéosurveillance savent que les places seront chères. Certaines personnes ont profiter de ce moment de réunion salle Castelbou pour passer leur commande. Une dame en voulait une rue Pétrarque, un autre rue des Quêteurs... Et en même temps, c’est vraiment le type d’interventions qui répondait au caractère "participatif" de la réunion.

Une première vague de six caméras

De toutes manières, de la bouche des adjoints au maire présents, la mise en place de la vidéosurveillance "a été actée avec l’élection de Moudenc". Et la mairie a bien l’intention de tenir la promesse électorale de son champion.

Plan de bataille sur power point à l’appui, les représentants de la mairie ont identifié un certain nombre de "secteurs à problème" : la place Arnaud Bernard, la place des Tiercerettes, la rue de l’Hirondelle, la rue Saint-Charles, la rue Escoussière, la rue Gramat, la rue Arnaud Bernard, la rue de la Chaîne et la rue Gastien-Arnould. Notons qu’une fois ces rues et ces places citées, on a quasiment fait tout le tour du quartier. Nous n’en avons relevé que neuf, mais apparemment ce sont onze rues ou places du quartier qui sont en concurrence pour se partager les six premières caméras. Sans compter qu’une affreuse caméra de surveillance dite "à dôme" (les caméras en forme de boule), surveille déjà la place Arnaud Bernard depuis le grand rond-point, à l’entrée du quartier.
Ces six caméras seront prises dans le lot des 350 caméras commandées par la municipalité, par la voie d’un appel d’offres lancé au mois de juillet dernier et qui prendra fin le 10 octobre prochain [2]. Cet achat massif d’appareils de vidéosurveillance permettra aussi d’en garder un stock en réserve. Inutile de préciser que la boîte qui va être retenue aura mis la main dans un juteux engrenage.
En plus des caméras destinées à Arnaud B pour lesquelles elle a annoncé ne pas vouloir perdre de temps, la mairie souhaiterait en installer environ 80 d’ici la fin de l’année 2014. Au rang des autres priorités municipales on retrouve la rue Bayard, la place Saint-Pierre et le quartier des Pradettes.

A quoi vont servir ces caméras, à part à poursuivre la guerre aux pauvres ?

Parmi l’assistance de la réunion salle Castelbou, beaucoup de gens se sont dits attachés au quartier et à sa vie. Assez peu ont pourtant donné l’impression de mesurer de quoi l’installation de la vidéosurveillance est l’expression politique. Le recours grossier à la novlangue qui la transforme en "vidéoprotection" n’a pas plus alerté les gens sur ces questions fondamentales : ces caméras sont censées protéger qui et quoi ? Et surtout, de qui ?
Même si c’est en train de changer, Arnaud B est un quartier encore relativement pauvre, maintes fois stigmatisé pour ses dealers et ses vendeurs de clopes à la sauvette, ou encore sa saleté. La presse et divers élus lui attribuent aussi volontiers un "climat d’insécurité".
Plusieurs personnes, habitant le quartier de longue date, sont intervenues dans le débat pour affirmer le contraire. Une manière polie de dire que le quartier n’a pas besoin de ces caméras envahissantes.
L’insécurité a toujours été un prétexte utile pour justifier les projets sécuritaires destinés à la domestication des pauvres et des précaires. C’est sûr que la vidéosurveillance ne va pas servir à contrôler les divers dérapages policiers dus à l’impunité qu’ils ont acquis en près de deux ans d’occupation de la place.
Le pouvoir ne s’en cache pas, par la voix d’une des huiles présentes dans la salle : "C’est un plus pour l’action policière et judiciaire".
Les traces enregistrées sur les bandes de vidéosurveillance auront bien sûr vocation à alimenter les enquêtes. "Mais, comme il se murmurait par moment au fond de la salle, pourquoi y être opposé si on a rien à se reprocher ?"
Ces yeux de voyeurs qui enregistrent le passage et la vie des gens dans l’espace publique devraient avoir bien des raisons de nous inquiéter quel que soit notre degré de respect de la loi. Et on pourrait aussi très bien retourner le truc : si on n’a rien à se reprocher, pourquoi accepter d’être surveillé, localisé, épié 24H sur 24 par la police ? Car ces caméras, en plus de conserver les bandes à des fins judiciaires, seront, comme les 21 caméras déjà actives à Toulouse, directement reliées au PC de la Police Municipale au Capitole. Avec, on l’imagine, un lien direct avec le commissariat central.

Dans le cadre de la propre politique sécuritaire de la mairie de Toulouse, les caméras vont clairement être un instrument du resserrement de l’action policière de terrain. L’occupation militaire du quartier n’est d’ailleurs pas prête de s’arrêter. C’est à ce mouvement de flicage intense de nos vies auquel les caméras participent. Bien sûr de manière complémentaire aux institutions répressives que sont la police et la justice, qui œuvrent au quotidien à faire la guerre aux pauvres, d’autant plus quand ils ne sont pas blancs [3].

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Le marché au gros sur la place Arnaud Bernard, au début du 20ème siècle.

Gentrification : la mairie prépare les finitions

On l’a vu la mise en œuvre de la vidéosurveillance se veut complémentaire de l’action policière sur le quartier, mais nous devons l’aborder dans la globalité du projet de transformation d’Arnaud Bernard.
Depuis quelques années les équipes municipales ont entamé ce processus qu’on appelle la "gentrification" (évincer les pauvres du quartier au profit d’habitants plus aisés). Et pour cause, situé à deux pas de Saint-Sernin, Arnaud Bernard a, comme le disent les gens, "du cachet". Et puis il donne un accès direct sur les beaux quartiers du centre-ville. Ce que les capitalistes, notamment du secteur de l’immobilier, ou encore du petit-commerce, traduisent par une augmentation de leurs rentrées d’argent qui ne serait pas négligeable.
Même si c’est moins vrai qu’auparavant, Arnaud Bernard est, comme on a coutume de le présenter, un quartier populaire et métissé. C’est en tous cas une "terre d’accueil" historique [4]. L’arrivée programmée de la vidéosurveillance est un élément-clé de ce processus politique plus général dont le but final est l’éviction des habitants pauvres du quartier, souvent immigrés.
Un des principaux axes d’attaque de la mairie est de réintroduire de plus en plus de commerces "blancs". L’opération "Commerce Avenir" lancée du temps de Pierre Cohen et poursuivie par Moudenc permet à la mairie de racheter les locaux commerciaux et de les louer à de nouveaux commerçants qui arrivent sur le quartier. Il n’y a qu’à prendre l’exemple de la rue Arnaud Bernard (qui relie la grande place à celle des Tiercerettes) où plusieurs vitrines attestent de leur rachat par la mairie. Locaux par locaux, son opération s’apparente à une "reconquête", et l’aspect du quartier en est déjà pas mal impacté.
Officiellement la mairie veut introduire "de la mixité commerciale", officieusement elle en a marre des kebabs et des commerces maghrébins et elle voudrait voir des épiceries bio à la place. Et ce qui est sûr c’est que ce ne sont pas toute une partie des habitants actuels qui auront les moyens d’y faire leurs courses.

Notes

[1L’Association des Commerçants et Artisans d’Arnaud Bernard (ACAAB) n’aime pas les pauvres. Elle est par ailleurs depuis longtemps opposée au Marché de Noël solidaire, et a quasiment réussi à obtenir définitivement la tête du Marché de l’Inquet du dimanche matin, qui permet jusque-là à plusieurs dizaines de personnes en situation de grande précarité de se faire quelques euros en vendant des objets de récup’.

[3Lire ces deux articles relatant d’un même fait de violence policière dans le quartier Arnaud Bernard : L’état m’a tabassé, il a fait son travail et Voici l’histoire de X., tabassé par la police...

[4Les immigrés italiens, espagnols puis maghrébins y ont successivement élu domicile depuis les années 20

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