Pour Agamben, tout le monde est fasciste sauf ceux qui ont réellement été fascistes

Dans un billet publié le 16 juillet, Agamben a comparé le pass vaccinal à l’étoile jaune. Ce n’est pas la première fois que le philosophe a recours à une comparaison historique totalement obscène, il avait déjà affirmé il y a un an que les profs qui se prêtent à l’enseignement à distance sont du même acabit que ceux qui se sont pliés au fascisme. Ce genre de comparaisons n’est pas nouveau pour Agamben, qui use souvent et volontiers de la “reductio ad Hitlerum” sauf... pour les véritables fascistes. Cette traduction inédite tente de comprendre pourquoi.

par Raffaele Alberto Ventura, Juillet 2021

Au cours du dernier quart de siècle, le nom de Giorgio Agamben a désigné non seulement l’un des philosophes italiens les plus lus dans le monde, mais aussi un point de référence pour une certaine gauche libertaire, et également l’une des expériences intellectuelles les plus passionnantes du monde contemporain. La prose d’Agamben se lit comme un feuilleton, avec ses inventions, ses effets, ses rebondissements, et bien sûr aussi ses clichés, ses maniérismes et ses raccourcis (pour un examen sévère, voir le court essai que lui a consacré l’italianiste Claudio Giunta). Les auteurs que le philosophe a contribué à promouvoir font désormais partie du bagage culturel de toute une génération, celle-là même qui se trouve aujourd’hui embarrassée par ses propos sur la pandémie de Covid-19 – selon lui, rien moins qu’une invention.

S’il avait simplement écrit qu’elle était mal gérée ou exploitée, ou peut-être exagérée, il aurait été plus proche de la vérité, mais n’aurait certainement pas fait autant de bruit. En l’absence d’autres voix critiques faisant autorité, ses propos ont suffi à faire du philosophe une référence pour les anti-confinement et les antivax, dans une mesure égale au scandale sucité chez son lectorat progressiste. La notoriété du philosophe auprès d’un public plus large, peut-être malentendant, est attestée par les suggestions de recherche de Google, parmi lesquelles le mot clé “Giorgio Gambe” s’est distingué il y a quelque temps. Mais ce serait une erreur d’attribuer ses positions sur la pandémie à un tournant tardif ou à une double personnalité, Dr Giorgio et M. Gambe.

Au contraire, ils sont tout à fait cohérents avec le cadre théorique développé au fil des ans, sous la bannière d’une critique radicale de la modernité sous le triple visage de l’État, du capitalisme et de la science. Le lectorat progressiste, pour s’en étonner si tard, doit également être très négligent.

Étincelles de nazisme

Dans un billet publié il y a quelques jours, Agamben a comparé le pass vaccinale à l’étoile jaune portée par les Juifs pendant la période nazie. Une image tristement entendue qui, entre-temps, avait déjà été mise en scène dans diverses manifestations de rue en Europe. Ce n’est pas la première fois que le philosophe a recours à une comparaison historique totalement disproportionnée et vaguement obscène, puisqu’il avait déjà affirmé il y a un an que les enseignants qui se prêtent à l’enseignement à distance sont du même acabit que ceux qui se sont pliés au fascisme. Pourtant, ce genre de comparaisons n’est pas nouveau pour Agamben, qui use souvent et volontiers de la “reductio ad Hitlerum” – c’est d’ailleurs sa véritable signature poétique, la carte qu’il a déjà sortie à plusieurs reprises pour décrire la contemporanéité. Lecteur attentif de Hannah Arendt, le philosophe semble s’être engagé depuis vingt ans dans une radicalisation de sa théorie du totalitarisme afin d’y inclure l’ensemble de la modernité. Avec des résultats de plus en plus paradoxaux ces derniers temps, qui montrent les limites de cette approche anti-historique, qui réussit la double tâche d’embrouiller le présent et de falsifier le passé.

Si la figure du camp de concentration était déjà centrale dans un de ses essais de 1998, c’est avec sa célèbre analyse de l’ ” État d’ exception ” comme paradigme utile pour comprendre les États-Unis après le 11 septembre 2001 qu’Agamben réalise sa reductio la plus appréciée. Mais Agamben voit des étincelles de nazisme dans chaque forme d’usage et d’ abus du principe de nécessité, il en trouve même dans la République de Weimar, affirmant que ” l’ Allemagne avait déjà cessé d’être une démocratie parlementaire avant même 1933 ” – diluant ainsi le nazisme dans une longue nuit où tout le monde est brun, avant et après, parce que la ” vraie démocratie ” n’existe pas. Mais l’exercice est périlleux, car considérer Auschwitz comme l’ expression d’ une catastrophe plus générale appelée modernité rapproche Agamben de la lecture révisionniste du nazisme donnée par ses propres acteurs, à commencer par Carl Schmitt et Martin Heidegger.

Des fascistes pas fascistes

En fait, il y a un autre élément qui rend cette réductio universelle encore plus choquante : pour Agamben, tout le monde est fasciste… sauf les fascistes. Il existe une vaste littérature sur l’adhésion temporaire de Heidegger au national-socialisme, qui divise les historiens et ouvre des questions sans fin : cependant, la découverte récente de ses carnets inédits, connus sous le nom de Cahiers noirs, devrait laisser peu de doutes sur son antisémitisme. Il est donc surprenant qu’Agamben, si attentif aux traces du fascisme dans l’enseignement à distance, ait pu déclarer que ces cahiers n’ont rien de scandaleux dans la mesure où Heidegger “voit dans le judaïsme l’élément du déracinement de la culture” (enregistrement du 5 avril 2019 à l’Institut culturel italien de Paris). D’autres expressions de cette même force qui déracine les peuples, a rappelé Agamben à cette occasion, paraphrasant le philosophe allemand, seraient l’américanisme et le socialisme soviétique.

Mais il s’agit précisément d’un argument révisionniste classique, qui n’absout pas Heidegger, mais souligne plutôt qu’il n’était pas un raciste biologique sanguinaire, mais un représentant d’un “antisémitisme spirituel” à la Julius Evola. Pas de quoi être très fier, en tout cas. Un argument similaire s’applique à Ezra Pound, le grand poète américain qui a embrassé avec ferveur le fascisme précisément en raison de ses propres idées politiques, culturelles et économiques : c’est-à-dire pas par hasard, pas par distraction, pas par opportunisme.

La place de Pound dans l’histoire de la littérature du XXe siècle est incontestable et nous pouvons être reconnaissants à Giorgio Agamben d’avoir édité une anthologie de ses écrits – aussi controversés soient-ils ( les théories de Pound inspirent, comme on le sait, l’une des réalités les plus vivantes de l’extrême droite italienne [1]) – pour Neri Pozza en 2016. Cependant, il semble un peu choquant, d’affirmer en quatrième de couverture du livre que personne n’a comme lui traversé l’Europe de son temps avec une “lucidité absolue”[2]. Agamben, sérieusement : ne peut-on vraiment trouver personne de plus lucide qu’un poète encensé par Mussolini ? La préface d’Agamben à l’anthologie est vague et allusive, pleine de sous-entendus, comme pour suggérer que s’inquiéter de l’idéologie politique de Pound (et de ses “illusions sur les peuples latins et le fascisme”) serait une vulgarité indigne d’un intellectuel qui, comme le poète et comme Heidegger après lui, est capable de mesurer la “catastrophe de la culture occidentale”. Mais quelle est exactement cette catastrophe face à laquelle même le fascisme est réduit à un détail ? Seuls les initiés sont autorisés à le savoir.

Quelques indices : il s’agissait d’une “rupture sans précédent dans la tradition de l’Occident”, car “le lien entre le passé et le présent avait été rompu”. Comment, quand, pourquoi ? La préface nous laissera dans l’ignorance, même si la lecture des récentes interventions sur Covid-19 nous laisse entendre que le nouveau monde qui se prépare n’est rien d’autre que la concrétisation de cette ancienne catastrophe. On peut supposer qu’Agamben évoque les thèmes Nietzschéens de la Révolution Conservatrice du début du XXe siècle, et qu’il fait ainsi référence à la catastrophe de la Révolution française ou au triomphe de la raison calculatrice ; mais le philosophe ferait peut-être mieux de rester vague pour ne pas choquer sa base de fans de gauche.

Fort de son capital réputationnel, Agamben pouvait encore se permettre le luxe de soutenir la dénonciation de l’”avarice”, de l’”usure” et de l’ “idolâtrie-de-la-monnaie” d’un antisémite notoire, car, comme le dit le poète, “les artistes sont les antennes de la race”. Des termes qui sont tout sauf neutres compte tenu du contexte ; ce n’est pas un hasard si cette même citation, en quatrième de couverture des Écrits de Pound, deviendra un plus inoffensif “antennes de l’espèce”.

Il n’a jamais paru suspect à quiconque que pour Agamben la plus haute forme de lucidité intellectuelle dans les années 30 soit le fascisme, ou plutôt l’idéologie diversement exprimée par ses bien-aimés Pound, Heidegger et Schmitt. Le vrai fascisme, comme nous le savons désormais grâce à Agamben, c’est l’enseignement à distance et le pass sanitaire, ces conséquences extrêmes de la catastrophe dont les intellectuels fascistes – qui ne sont pas vraiment fascistes – voulaient nous mettre en garde. L’art de Giorgio Agamben est tout en piroutettes.

Raffaele Alberto Ventura

Publié dans Domani, 29 Juillet 2021.

Disponible sur blackblog Francosenia.

[1] L’important mouvement néofasciste Casa Pound. Note des Traducteurs

[2] La citation d’Agamben sur la quatrième de couverture du livre se lit comme suit : “Pound est le poète qui s’est placé le plus rigoureusement et avec une ‘impudence absolue’ devant la catastrophe de la culture occidentale.” L’original : “Pound è il poeta che si è posto con più rigore e quasi con ‘assoluta sfacciataggine’ di fronte alla catastrofe della cultura occidentale.” NdT

P.-S.

Source : qagamben.noblogs.org

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  • 7 septembre

    Bonjour,
    Bonne idée d’avoir traduit cette critique d’Agamben, à la réputation radicale usurpée. Au nom du rejet des idéologues républicanistes, évidement criticables, à commencer par Rousseau, Agamben va chercher du côté des idéologues fascistes, tels que Schmitt, Heidegger, etc. des argumentaires pour justifier ses prises de position. Je peux même parler de véritable fascination. Cela depuis des décennies. Par exemple dans l’essai "Ce qui reste d’Auschwitz" où il défend mordicus les "Conférences de Brême" de la fin des années 1940, monuments du négationnisme heideggérien, combattues par Marcuse dès ces années-là. Voir la correspondance Marcuse-Heidegger.
    Je le répète : bonne idée donc.
    Julius 75

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