Argentine : " l’avortement a gagné une légitimité sociale "

Le 8 août 2018, le sénat argentin a rejeté la proposition de loi pour la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Pour comprendre un peu mieux les ressorts de cette question d’un point de vue institutionnel, du côté de celleux qui luttent, et de la population en général, LaCucaracha a appelé son amie Jorgelina. Elle est argentine, participe aux (petites) assemblées Ni Una Menos de Carlos Paz dans la province de Córdoba, et travaille comme journaliste pour une radio populaire. Elle nous parle de la victoire dans les rues, du sénat comme d’un boulet, et des ruptures entre les générations, les genres et les classes sociales sur cette question.

Le 14 juin 2018, les député.e.s argentin.e.s ont approuvé de justesse le texte de loi sur l’interruption volontaire de grossesse jusqu’à la 14eme semaine de gestation. Le 8 août, les sénateurs et sénatrices ont rejeté le projet. Que s’est-il passé entre ces deux dates d’un point de vue institutionnel ?

Le 14 juin, le projet de loi sur l’interruption volontaire de grossesse a obtenu une courte majorité à la chambre des député.e.s. C’est un projet qui était proposé pour la septième fois et c’était la première fois qu’il atteignait une étape aussi avancée. Sur le fil, le texte est donc arrivé jusqu’au Sénat.

Là-bas a commencé le même processus que celui qui avait eu lieu au Congrès, à savoir l’audition de différentes personnalités, de différent.e.s professionnel.le.s représentant.e.s divers milieux : du monde de la culture, de la médecine, de la bioéthique, etc. Mais les personnes entendues étaient beaucoup moins nombreuses que celles qui l’avaient été à la chambre des député.e.s, donc le processus était plutôt fragile, d’autant plus que les sénateurices pouvaient intervenir pendant les exposés.

Le Sénat a tendance à être beaucoup plus conservateur que le Congrès. La chambre des sénateurices a aussi un nombre de membres beaucoup plus réduit (il y a trois représentant.e.s par province). La plupart des arguments en défaveur de la loi avaient une forte résonnance religieuse, avec une défense de "la vie depuis la conception". Mais bon, cet argument du « vivant » ne tient pas puisque les globules aussi sont vivants, tout comme les spermatozoïdes, etc. La question n’est donc pas là, mais plutôt du côté de la santé publique, des droits humains pour les personnes gestantes, et de leur droit de mener à terme une grossesse ou non. Donc la majorité des gens qui ont voté contre l’ont fait pour des raisons personnelles, avec une forte influence de la religion, et de l’association d’idée entre avortement et assassinat.

Il y a eu aussi quelques arguments quant à la supposée inconstitutionnalité du texte. Mais celui-ci avait été analysé par de nombreu.ses.x avocat.e.s et spécialistes, et est tout à fait conforme à la Constitution de notre pays, et au droit international.

Le résultat du vote a donc été de 38 sénateurices contre le projet de loi sur l’IVG, alors que 31 l’ont soutenu et ont donc voté en faveur.

Que s’est-il passé du côté du mouvement pour l’avortement légal, sûr et gratuit ?

Entre le 14 juin et le 8 août, le mouvement des femmes pour la légalisation de l’avortement et pour que celui-ci puisse se pratiquer de manière sûre a l’hôpital publique dans notre pays s’est intensifié et s’est fédéré. C’est-à-dire que les actions mises en place pour continuer la lutte, la visibiliser, et visibiliser la réalité de l’avortement clandestin dans notre pays, non seulement ont continué à rassembler énormément de personnes à Buenos Aires, mais aussi dans tout le pays.

Des assemblées ont été organisées, réunissant des femmes et des personnes gestantes de différents secteurs (santé, culture, communication, syndicats, travailleur.euse.s, etc.), de manière de plus en plus massives, et toujours de forme spontanée. Par exemple, le collectif des actrices a eu un rôle très important, mais aussi les organisations sociales, etc. Ça a généré plein d’actions, de débats et de discussions qui réunissaient toujours énormément de personnes. Ça répondait à une nécessité de la part des femmes et des personnes gestantes, de pouvoir parler, débattre, et apporter son soutien à cette question.

Ça a contribué à grossir les rangs de cette « marée verte ». Devant le Congrès le 8 août, il y avait quasiment deux fois plus de monde qu’entre le 13 et le 14 juin : environ 2 millions de personnes étaient là pour réclamer la légalisation de l’avortement.

Donc le mouvement s’est approfondi, provocant une visibilisation et une prise de conscience tellement importante que l’avortement a aujourd’hui une légitimité sociale dans notre pays. La bataille s’est gagnée dans les rues, et cette question s’est surtout beaucoup incarnée chez les jeunes.

Quand on a su le résultat, il y a tout de suite eu un positionnement fort pour dire : assurément, le mouvement va continuer pour nous. On ne va pas s’arrêter sur un vote refusant le droit à l’avortement légal, sûr et gratuit en Argentine. Au contraire, on est ressorties plus fortes d’avoir accompli tout ce processus.

Le sentiment qu’on a n’est pas celui d’avoir perdu une bataille. C’est une lutte qui en termes de lutte populaire, de mouvement militant, d’organisation sociale, de capacité a provoquer le débat et a visibiliser une problématique, est une lutte gagnée. Parce qu’on a montré un mouvement de femmes organisé de manière transversale, qui a traversé toutes les classes sociales et toutes les générations. C’est un apprentissage qu’on a élaboré, et qui fait maintenant partie de nous.

La rue a provoqué le débat, et a montré qu’elle est bien plus avancée d’un point de vue des droits humains que ce que permettent nos institutions. Le Sénat a prouvé que c’était lui le boulet de notre société, qu’il était au service de l’Eglise catholique et des puissances les plus réactionnaires de notre pays. Et que c’était aussi la chambre la plus éloignée du désir d’une société plus égalitaire, plus juste et d’un élargissement des droits pour tou.te.s.

Au-delà de la sphère politicienne et des mouvements militants, à ton avis qu’en est-il de la population argentine ?
Dans notre pays, la distribution des richesses est très inégale d’une province à l’autre, et le poids de la religion et son implication dans la société sont très variables aussi. Dans la capitale, plutôt progressiste, il y a beaucoup d’écoles qui sont publiques, beaucoup de mouvements militants dans les universités ; dans d’autres provinces, les élèves doivent lever le drapeau tous les matins. Ce sont des réalités très différentes. Même si la grande majorité des personnes qui sortent dans la rue et qui s’investissent corps et âme sur cette question sont en faveur du droit a l’IVG, il faut prendre en compte qu’il y a des structures de pouvoir et une influence très forte (je le vois par exemple à Córdoba, mais aussi dans les provinces du nord du pays) de l’Eglise catholique. Il y a aussi une forte désinformation faite par les médias hégémoniques qui sont au service de ces structures de pouvoir, et qui pour le moment sont pour la victoire du « non ».

Mais je crois que la génération qui peut renverser le vote qui vient d’avoir lieu, et générer un véritable changement social (parce qu’ils/elles parlent de cette question non seulement a l’école, mais aussi dans leurs clubs, dans la famille), ce sont les jeunes entre 9-10 ans et 20-25 ans, qui se sont véritablement approprié cette lutte depuis le début. D’après ce que j’ai perçu du mouvement, ce sont surtout les jeunes de classe moyenne qui en font partie : des jeunes qui ont eu accès a de l’information, qui ont des liens avec des espaces militants (Ni Una Menos, mouvements étudiants, etc.). Ces jeunes qui luttent ont tout à fait conscience d’être des sujets politiques, protagonistes d’une lutte historique qu’ils/elles mènent aux coté de femmes de 80 ans qui militent depuis trente ans pour le droit à l’avortement.

Il me semble que la rupture est surtout générationnelle, même si bien sûr la question de la classe sociale nous traverse. Et il y a aussi une rupture genrée. Je remarque que les gars qui sont présents lors des rassemblements, qui accompagnent le mouvement, sont jeunes. Par contre, parmi les hommes de plus de 35 ans, le nombre de ceux qui adhèrent au mouvement se réduit quasiment à zéro. Et même leur capacité de compréhension de la problématique, de nous considérer nous, les femmes, comme être social et sujet de droit, est presque nulle.

Et je disais que la question des classes sociales nous traverse aussi car ce sont les femmes des classes sociales les plus populaires qui sont le plus victimes de la culture machiste de notre pays. Et ce sont elles qui sont victimes de cette politique de criminalisation des femmes et personnes gestantes qui décident d’avorter. Ces femmes sont en train de provoquer des discussions au sein de leurs communautés et dans leurs localités, et ainsi de reprendre du pouvoir et de l’autonomie. Ce sont ces femmes qui perdent leur vie en ayant recours à des avortements clandestins parce qu’elles décident de ne pas devenir mère.
Lors des veilles citoyennes [1], ces organisations sont présentes. Mais il me semble que leurs voix ont manqué au Congrès et au Sénat lors des auditions. On y a entendu des arguments et des contre-arguments, mais pour moi il manquait la voix de celles qui payent de leur corps la décision d’avoir recours à des avortements clandestins. Pour moi, c’est ce qui a manqué au débat : ces témoignages, que ces voix sortent plus. Parce qu’aujourd’hui dans notre pays, nos droits en tant que femmes sont bafoués, et cela implique dans de nombreuses situations la mort.

Il y a une idée très répandue parmi les « anti-droits », selon laquelle les femmes n’ont qu’à faire attention à ce qu’elles font plutôt que d’avoir recours à l’avortement. Mais il y a aussi une association d’idée très courante entre méthode contraceptive et infidélité, surtout dans les classes les plus populaires où les femmes qui décident d’utiliser une contraception se font souvent frapper par leur conjoint qui le leur interdisent parce qu’ils préjugent que c’est pour aller voir ailleurs. Dans ce pays, notre droit a l’utilisation de contraceptifs n’est pas garanti.

Le mot d’ordre de la campagne pour l’avortement légal, sûr et gratuit a toujours été : « Éducation sexuelle pour décider, contraceptifs pour ne pas avorter, et avortement légal pour ne pas mourir » On n’a jamais prétendu que l’avortement était une méthode contraceptive !

Et maintenant, que va-t-il se passer ?
Ce qui se passe, c’est que le projet ne pourra pas être réexaminé avant l’année prochaine. Mais 2019 risque d’être compliqué parce que les député.e.s et les sénateurices n’auront pas changé. Comme il y aura un renouvellement des chambres ensuite, il se pourrait que le projet soit redéposé en 2020. Et ça pourrait alors devenir loi.

La réalité, c’est que le mouvement est sur sa lancée : il ne s’arrêtera pas jusqu’à ce que les chambres approuvent la loi. Les député.e.s et sénateurices vont être sous surveillance constante du mouvement des femmes pour qu’ils/elles changent d’avis.

Maintenant, ce qu’il faut qu’on fasse, c’est investir tous les espaces, militer sur tous les fronts, occuper les espaces qui se disent « politiques » mais qui font que notre pays est à la traîne en termes de droits humains. Parce qu’on veut que cette loi sorte, il faut occuper les bancs du Sénat avec des militantes féministes, avec des sénateurices et des député.e.s qui aient une perspective de genre, et qui se reconnaissent « féministes ». Après 13 ans de lutte et 7 présentations de cette loi, on a fait un pas de géant. Aujourd’hui apparaît une génération de militant.e.s qui ne vont pas en rester là. Ils/elles sont autonomes et leur parole est légitime, ils/elles connaissent leurs droits en termes de planification familiale, de droit à décider pour leur propre corps, et aussi en termes de lutte et d’organisation populaire pour pouvoir provoquer un élargissement de leurs droits.

Ce qui est en train de se passer, c’est qu’on remet en cause la culture patriarcale, c’est ça l’ennemi. Il y a un bon nombre d’hommes qui se sentent menacés par les luttes féministes et qui sont bien loin de déconstruire cet héritage. Il va falloir faire un gros travail pour déconstruire tous ces préjugés et toutes ces idées fausses concernant l’IVG. Ce sont des remises en cause très profondes. Il va falloir questionner la base ultra machiste sur laquelle est construite notre société. On lutte contre un monstre énorme ! Il va encore falloir faire un bout de chemin en tant que société pour qu’une consultation populaire puisse être positive comme en Irlande récemment.

[1] : rassemblements populaires et massifs dans les rues pendant les sessions parlementaires des 13-14 juin et 8-9 août afin de mettre la pression sur les chambres (note de la traductrice)

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